Chroniques

La France dans l'Europe, ou que faire de l'Europe ?
Henri Nallet
Ancien ministre de l'Agriculture, ancien garde des Sceaux.

 

     Le débat a souvent été, là encore, trop marqué par des automatismes. La critique et la réflexion autour de la construction européenne ne doivent pas être sacrifiées au nom d'une " européanisation " qui pourrait bien avoir finalement affaibli l'Europe en la coupant de ses appuis nationaux et populaires. Que devons-nous faire en Europe, que les autres ne feront pas à notre place et que, cependant, nous pourrions tenter de faire avec eux ?
Y défendre nos intérêts
Nous avons aussi des intérêts à défendre en Europe, pour la simple raison que la logique intergouvernementale reste centrale dans le processus de décision européen. Il serait absurde de le nier au nom d'une orthodoxie européenne qui aurait essentiellement pour effet de nous faire perdre des possibilités d'influer sur le cours futur de la construction européenne.
Cette attitude n'implique pas la régression à la logique du juste retour. Mais nous devons sortir de la présentation automatique de l'intérêt national comme opposé à l'intérêt européen. Les autres pays, même les plus européens, l'ont bien compris (voir la démarche de longue haleine de l'Allemagne pour revaloriser son poids au Conseil - une telle discussion en France aurait été jugée indigne et antieuropéenne). Il est de notre intérêt de changer notre posture sur ce point.
Acter pour la fin du cycle institutionnel et être à la pointe de l'initiative concernant les nouveaux projets
Le traité de Lisbonne a mis fin à deux décennies d'emballement institutionnel. Il exprime probablement un stade de développement de la construction européenne appelé à durer un certain temps. Le moment est donc venu d'acter qu'il n'y aura pas avant longtemps de peuple européen ni de champ politique européen suffisamment homogène et intégré pour permettre de pousser plus avant l'intégration politique. Nous entrons dans une ère de stabilisation des grands équilibres entre l'Union et les Etats membres qui persistent et gardent un rôle central. Plus personne ne veut vraiment aller plu loin : même dans les pays traditionnellement intégrateurs (Allemagne), les notions de " fédération européenne " ou d'" Etats-Unis d'Europe ", qui ont structuré pendant longtemps les discours, se sont peu à peu perdues. Nous devons en prendre acte, et nous consacrer maintenant à porter quelques grands projets dont les Européens ont un urgent besoin.
Ces projets peuvent être consensuels (sur l'environnement, sur des questions sociétales, sur la recherche, sur quelques questions sociales), mais pas toujours. Pour avancer, l'organisation du travail doit donc s'appuyer sur un cadre souple. Nous devons en fait retrouver les intuitions initiales de la construction européenne : le traité de Rome n'était pas voulu comme dirigiste, mais comme un simple " traité cadre " qui permette un équilibre dynamique des intérêts nationaux en ouvrant sans cesse des possibilités de compensations ultérieures dans d'autres secteurs. A 27, il est illusoire de penser qu'un tel équilibre de négociation permanente puisse encore résulter de mécanismes obligeant tous les pays à avancer en même temps d'un même pas. Il faudra donc innover et accepter des géométries variables permettant d'opérer des regroupements au cas par cas sans écarter les pays indisponibles immédiatement. Y compris, au besoin, en s'affranchissant des procédures proprement communautaires (les coopérations renforcées ont des conditions si draconiennes de mise en œuvre qu'elles sont par avance handicapées) pour mieux y revenir ensuite (type Schengen ou Prüm, réintégrés dans le champ communautaire) ou pas (Airbus et Ariane, qui sont nés de coopérations industrielles, gardent après tout leur autonomie en participant pleinement à la puissance de l'Union).
Œuvrer à une puissance européenne autonome dans un cadre élargi
Si notre action diplomatique doit être guidée par la volonté de garder une autonomie de décision, notamment par rapport aux Etats-Unis, cela implique que la question des moyens et des ambitions que l'Europe se donne quant à la place dans le monde est centrale. Or tant l'ingénuité (la croyance que la puissance est dépassée) que l'altruisme (l'affirmation que la protection américaine suffit) ont rendu l'Europe extraordinairement faible sur le sujet. De fait, la PESC a davantage pour résultat de produire des déclarations souvent sans effets sur le reste du monde que de faire converger les opinions et forger les contours d'une véritable politique européenne.
Il nous faut donc :
Convaincre les autres Européens de la nécessité de la puissance (et pas uniquement de l'influence ou de la puissance normative) comme seule et ultime garantie à long terme de la préservation de notre mode de vie et de tout ce que nous avons construit ensemble et dans chacun des pays.
Ne pas attendre des institutions qu'elles produisent par elles-mêmes une stratégie commune. Il serait illusoire d'attendre un tel " miracle institutionnel " : les institutions ne sont que ce que les Etats membres en font. De même, nous pensons qu'il serait dangereux de miser sur un dessaisissement des politiques étrangères nationales au profit d'une politique européenne qui se verrait condamnée la plupart du temps à la paralysie et à l'impuissance, faute d'accord entre Etats membres sur les principales questions stratégiques.
Profiter de toutes les occasions, y compris les crises internationales, pour chercher à s'accorder sur des visions communes et notamment la question centrale qu'est notre positionnement stratégique dans le monde.
Cette recherche de l'autonomie et de l'affirmation d'une puissance européenne dans le monde pourrait se manifester sans plus attendre dans un effort de régulation de la mondialisation. Tout ce que nous avons souligné plus haut peut déjà être mis en œuvre dans l'espace européen, voire avec le soutien des pays proches de l'Est ou de la rive sud de la Méditerranée. La crise financière, la nécessité d'assurer la sécurité alimentaire, la lutte contre les gaz à effet de serre appellent des régulations dont la mise en œuvre ne peut pas attendre que tous les Etats soient décidés à les appliquer. Il faut donc proposer à l'Union européenne de devenir le pôle moteur de la régulation de la mondialisation.

Henri Nallet