La libération d'Ingrid Betancourt et de nombreux autres otages, colombiens et
américains, fut d'abord l'épilogue d'une captivité intensément humaine. Des gens
privés de liberté et soumis à un quasi-régime de torture par des geôliers se
réclamant d'une révolution aussi bâtarde que meurtrière sont désormais libres,
s'essayant à recouvrir leurs moyens physiques et psychiques. Pour jouir de la
vie et aussi témoigner. Ce qu'a pu faire Ingrid en retrouvant ses enfants, la
famille, les amis et tous ceux qui se sont mobilisés pour sa libération. Une
protestation de dimension planétaire ; une satisfaction à l'aune de l'altruisme
et de l'universalité partagée.
La libération d'Ingrid Betancourt et de ses
compagnons otages des Farc est une victoire démocratique. Elle fut rendue
possible par une conjonction de facteurs rationnels et irrationnels. Des comités
de soutien ont spontanément émergé un peu partout sur la planète, notamment en
France du fait de la conationalité française de madame Betancourt, montrant
ainsi que la souffrance humaine ne laisse personne indifférent et qu'en ces
temps de mass-médiatisation le silence est souvent complice du crime. La
libération concrète de ces otages est due à des moyens militaires et étatiques,
c'est l'armée nationale colombienne qui fut à la manœuvre pour tenir un
formidable guet-apens à ces marionnettes sanguinaires des Farc et ouvrir ainsi
un chemin de liberté à des individus détenus comme des bêtes sauvages dans les
savanes broussailleuses et les marécages latino-américains. Ces lieux de "
concentration " où transitent narcotrafiquants, marchands d'armes, preneurs
d'otages et où règnent les exécutions sommaires et les meurtres
révolutionnaires. La chariah du crime en somme. Pour réussir cette formidable
opération de sauvetage, l'armée colombienne a bénéficié des armes sophistiquées
et de l'assistance de services secrets étrangers, principalement des Etats-Unis
et d'Israël - qui ainsi et nonobstant la fureur frileuse de nos bien-pensants
constituent ipso facto les facilitateurs extranationaux du dénouement
démocratique de cette prise d'otages morbide et macabre. La mondialisation du
terrorisme trouve ainsi sa contrepartie morale et réaliste avec une
mondialisation de la lutte antiterroriste. Nous devons nous en féliciter sans
retenue et avec gravité. Car nonobstant les différences de situation
géopolitique et de contexte religieux, mener le combat antiterroriste contre
Al-Qaida en Afghanistan ou traquer les miasmes terroristes des Farc et autres
groupuscules révolutionnaires en Amérique latine relève de la salubrité
démocratique et d'une défense intelligente des libertés et des droits de
l'homme. Quand bien même, la vigilance reste de mise vis-à-vis de certains
régimes latino-américains autoritaires et à visée
dictatoriale.
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L'Amérique latine cultive depuis belle lurette les
mythes révolutionnaires, de Pancho Villa à Guevara, du Cubain Castro au
Vénézuélien Chavez. L'arc-en-ciel de la révolution latino-américaine emprunte à
la fois à une idéologie gauchiste et paysanne, à un antiaméricanisme endémique
et à une culture baroque et grandiloquente d'un populisme bourgeois. Ingrid
Betancourt est le produit de ce creuset culturel et elle en incarne les
différentes facettes politiques. Ses parents ont occupé des fonctions politiques
importantes sous des couleurs conservatrices et libérales, elle a frayé son
propre chemin politique comme sénatrice de Colombie à l'aune de l'écologie et en
feignant de s'illusionner sur la possibilité de passerelles entre l'autorité
républicaine et la violence révolutionnaire. Cette voie se sera révélée sans
issue, sinon de se retrouver captive six ans durant des Farc qui ne lui
accordèrent pour brevet d'ambivalence aucun traitement de faveur, et de devoir
sa libération aux militaires d'un régime autoritaire honni à l'époque et accepté
aujourd'hui par la force des choses. Ce clivage à mi-chemin du réalisme et de
l'imaginaire butera toujours sur un réel tragique, qu'il s'agisse de la
caporalisation castriste, tenant en joug une population cubaine depuis un
demi-siècle, ou du régime incantatoire chilien d'Allende, sauvagement abattu par
les sbires putschistes de Pinochet. Il n'y a pas plus d'avenir pour le Venezuela
du pathétique Chavez ruinant son pays avec ses rodomontades antiaméricaines et
une armée à sa botte pour corseter la société vénézuélienne. Heureusement pour
l'Amérique latine, le Brésil du président Lula da Silva, le Chili de la
présidente Michelle Bachelet, le Mexique de Felipe Calderón Hinojosa... et
peut-être une Colombie d'Alvaro Uribe convertie à la démocratie une fois les
Farc éliminées, sont sortis de la spirale infernale de la révolution baroque et
ont opté avec courage et lucidité en faveur de transitions démocratiques,
économiques et culturelles. Madame Betancourt pourrait œuvrer en ce sens pour
aider à déniaiser l'Amérique latine sur un illusionnisme révolutionnaire qui n'a
produit que du sang et des larmes et en appauvrissant un continent si richement
doté en ressources humaines, en civilisation et en matières premières. Quant aux
aventures militaires qui ponctuent périodiquement l'histoire contemporaine de la
galaxie latino-américaine, il y a plus de chance d'en éradiquer le cours fatal
par des principes forts de démocratie et une adhésion raisonnable des peuples
que par une mixture révolutionnaire incandescente et de brouillage de
l'histoire. Puisse Ingrid Betancourt tirer profit de son cruel calvaire en
privilégiant ses dons d'intelligence (si évidents) et sa puissance d'agir
pratiquement intacte après une forclusion barbare pour faire avancer la
démocratie et moderniser la vie politique en Amérique latine.
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Si
l'Amérique latine pèche dans le baroque, l'Occident n'est pas en reste avec ces
miasmes révolutionnaires qui entretiennent un romantisme de mauvais aloi au sein
de sociétés civiles nostalgiques et dépolitisées. La libération d'Ingrid
Betancourt a montré que la France disposait désormais d'un nouveau parti de la
compassion : le parti des ex-otages. Avoir souffert mérite certes du respect, de
l'affection, un accompagnement, et tout ce qui pourrait aider un individu à se
reconstruire après une épreuve ô combien douloureuse. Un ex-otage - s'il le peut
et s'il le souhaite - est un témoin précieux du désordre mondial et de la
démence humaine quand elle se décline en dépositaire de l'idéal d'humanité.
C'est bien connu, avec les meilleurs sentiments du monde la tyrannie fait florès
et le crime prend son essor. Du nazisme au stalinisme, et les Farc ont une part
de cet héritage, les crimes sont marqués bien souvent du sceau d'une sincérité
meurtrière et génocidaire. Les ex-otages pourraient être des témoins de
vigilance et pourquoi pas l'injonction morale d'un " Plus jamais ça ! ".
Les
ex-otages doivent garder une capacité singulière d'indignation et éviter de
battre les estrades médiatiques à l'instar d'un parti politique sur l'air des
lampions droits-de-l'hommistes et qui ont pu cautionner des dictatures masquées.
Or, nous assistons aujourd'hui à une dérive sociétale et compassionnelle avec
cette espèce de statut " consacré " décerné aux ex-otages et qui devient à
l'usage un brevet politique. Saint Augustin n'a jamais cherché à se substituer
au Christ en dialoguant avec Dieu, Moïse a accompagné les Hébreux sans prendre
possession de la Terre promise. Dans un monde d'harmonie et d'équilibre, le
politique doit établir des limites pour éviter la confusion généralisée - fut-ce
sous l'égide de bons sentiments - et préserver le débat public et citoyen de
sombrer dans un pathos d'indiscernement des valeurs, des actions et des
perspectives d'avenir. De la libération d'Ingrid Betancourt, on pourrait faire
sienne la démarche éthique de saint Augustin : " Si les bons aiment entendre le
récit du mal que font ceux qui en sont libérés, ce n'est pas par amour du mal
mais parce que le mal qui a été n'est plus1. "
Émile H. Malet
1. Saint Augustin, Les Aveux, POL (nouvelle
traduction 2008).