Chroniques
L'argent du pétrole
Olivier APPERT
Président de l'Institut Français du Pétrole (IFP)
 
           La croissance forte du prix du pétrole depuis 2003 fait réémerger la question des " pétrodollars " dégagés dans les pays producteurs de pétrole et de gaz : que devient l'argent du pétrole ?
Si le prix moyen du pétrole a fluctué entre 14 et 25 dollars/d entre 1986 et 2002, il atteint aujourd'hui le seuil symbolique de 100 dollars/b. Les experts considèrent que le marché va rester tendu. Les recettes tirées de l'exposition des hydrocarbures ont fortement crû et devraient rester à un niveau élevé. C'est en particulier le cas pour les pays producteurs de l'OPEP qui disposent des deux tiers des réserves mondiales et qui assurent le tiers de la production. La part de ces pays dans la production devrait croître dans les années à venir.
L'exploitation pétrolière dégage des flux financiers considérables (de l'ordre de 200Gdollars/an). Les coûts de production des pays de l'OPEP étant faibles (de l'ordre de 10dollars/b), leur rente pétrolière a crû de façon importante. Au niveau mondial, la rente minière est captée pour une grande part par les gouvernements des pays producteurs par les biais de bonus, redevances ou impôts sur les bénéfices. Il faut noter que les pays consommateurs tirent aussi des recettes considérables du pétrole par le biais de la taxation sur les produits pétroliers : les revenus tirés du pétrole par les pays consommateurs ont été supérieurs à ceux des pays producteurs jusqu'à ces dernières années.
Les revenus du pétrole ont été utilisés très inégalement dans le passé. De nombreux pays ont été confrontés au phénomène que les économistes appellent la " dutch desease " ou malédiction du pétrole. L'abondance soudaine de pétrodollars a conduit à une forte dépendance des économies vis-à-vis des recettes des hydrocarbures et à des distorsions sectorielles : ceci a eu un impact négatif sur l'emploi, l'épargne et l'investissement. Cette situation a induit aussi un déficit de gouvernance dans de nombreux pays. Après les chocs pétroliers des années 70, la plupart des pays producteurs n'ont pas diversifié leur économie qui dépend toujours des hydrocarbures.
Les hydrocarbures ont toujours une place majeure dans les exportations totales des pays producteurs, représentant par exemple 97 % des exportations totales en Algérie (contre 98 % en 1980). Le Mexique et la Malaisie, au contraire, ont su diversifier leurs activités. La part totale des hydrocarbures dans leurs exportations totales étant passée entre 1980 et 2004 de 67 % à 10 % pour le Mexique, et de 25 % à 10 % pour la Malaisie.
La récente flambée du pétrole introduit une nouvelle donne. Que font aujourd'hui les pays producteurs de l'argent du pétrole ? Ils ont établi leur balance commerciale et se sont désendettés. Ainsi, aujourd'hui, le Brésil prête au FMI ! Il investit aussi dans le financement de leur économie ou dans le secteur des hydrocarbures pour accroître leur production.
L'arbitrage entre ces deux options s'avère problématique. En effet, en toute logique, les pays producteurs n'ont pas intérêt à investir dans des infrastructures, ce qui augmenterait leur production, mais risquerait de faire baisser le prix du baril, alors que la flambée des prix assure les mêmes revenus qui leur suffiraient à financer une politique sociale.
Aujourd'hui, on peut dégager une typologie des pays selon leur utilisation de la manne des hydrocarbures. La Norvège est un modèle de performance économique et sociale. D'autres, comme la Malaisie ou le Mexique, ont diversifié leur économie. Plusieurs pays producteurs souffrent toujours de la malédiction du pétrole. Enfin, les monarchies du Golfe développent un modèle nouveau, combinant développement économique et investissement massif de leurs liquidités dans l'économie mondiale.
Au-delà de ces investissements, la rente minière dégage en effet des liquidités que les pays producteurs placent sur les marchés financiers mondiaux. Ces fonds sont placés au travers de différents vecteurs :
- les fonds pour la redistribution à la population, mis en place en Alaska et au Canada ;
- les fonds de stabilisation, qui visent à réduire les effets de la volatilité des prix sur l'économie et garantir une meilleure stabilité des revenus (mis en place, par exemple, en Norvège, au Venezuela, en Alaska, au Tchad…) ;
- les fonds d'épargne pour les générations futures, qui permettent de préparer l'après-pétrole dans un souci d'équité intergénérationnelle (constitués en Norvège, au Koweït…).
Ces fonds manquent souvent de transparence et il est difficile d'évaluer leur montant. On estime que le montant de ces fonds souverains dans les pays pétroliers et gaziers se monte à plus de 2000Gdollars. Aujourd'hui, les flux de capitaux en provenance des pays du Golfe arabique sont supérieurs à ceux en provenance de l'Asie. Au niveau de prix actuel, les flux de pétrodollars sur le marché des capitaux sont estimés à 1Gdollar/j.
L'émergence de fonds souverains des pays producteurs d'hydrocarbures est un phénomène aussi récent que majeur. Quel est l'impact de ces mouvements financiers sur l'économie mondiale ?
A court terme, cet argent augmente les liquidités sur les marchés financiers et calme l'inflation, mais le risque de création d'une bulle demeure très important, notamment dans le cas d'investissements peu liquides comme l'immobilier.
L'ampleur croissante de ces fonds souverains soulève une inquiétude grandissante de la part des gouvernements des pays industrialisés et des autorités de régulation des marchés financiers. Une première crainte est liée à une volatilité accrue des marchés financiers. Une autre inquiétude est liée au caractère opaque de ces fonds et à leurs stratégies d'investissement qui peuvent être guidées par des motifs politiques ou non économiques.

Olivier Appert