Agriculture
Ecologie

Pour une agriculture performante et écologique

Henri Nallet, ancien ministre de l'Agriculture, ancien garde des Sceaux

 

" La Commission expose dans les grandes lignes l'adaptation de divers éléments de la PAC. Cette adaptation n'est pas une réforme fondamentale… "
Communication de la Commission sur le " bilan de santé de la PAC "
Com (2007) 722 final.

" Il y a bien d'autres sujets dont nous allons devoir débattre. Il y a bien sûr la refondation de la politique agricole commune après 2013. "
Nicolas Sarkozy, discours devant le Parlement européen, 13 novembre 2007.

Un beau succès de l'Europe unie…
Pendant les cinquante années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, l'agriculture de l'Europe occidentale a connu un environnement politique qui lui a permis d'accomplir une véritable révolution. Après avoir favorisé la reconstitution, la mécanisation et la spécialisation de l'appareil productif avec les moyens de la puissance publique, les responsables de la politique agricole ont organisé le passage progressif de l'agriculture européenne sous le contrôle du marché et le retrait de l'Etat dans la gestion du secteur. Ce long processus de " marchandisation " de la production agricole a eu pour conséquence de généraliser une forme de production caractérisée par l'augmentation constante de la production, au moindre coût, par l'utilisation croissante de l'énergie sous forme de machines, d'engrais et de traitements sans égards particuliers pour les " écosystèmes " au sein desquels cette forme s'est progressivement imposée.
Cette intensification de la production, rapide et spectaculaire, a été rendue possible par le transfert massif, tout au long de la période, de fonds publics vers le secteur agricole au travers du système de soutien des prix et par la protection du marché interne mis en place par la PAC dans sa première phase (1964-1984). Elle a eu des résultats socialement satisfaisants en fournissant aux consommateurs européens une alimentation abondante, de qualité et bon marché, en approvisionnant régulièrement une industrie agroalimentaire diversifiée et puissante, en contribuant enfin à l'équilibre ou au redressement des comptes extérieurs de grands pays de l'Union, en premier lieu, de la France. Elle a fait de l'Europe une des principales puissances agricoles du monde.
Les réformes successives de la PAC (1984-2004) ont été entreprises pour réduire les protections et les soutiens publics et rendre le système plus conforme aux règles du marché telles que les ont progressivement dégagées les négociations commerciales internationales et en diminuer le coût pour les finances publiques européennes. Elles ont encore renforcé le dynamisme et la réactivité du secteur agricole européen qui demeure, sans aucun doute, l'un des plus diversifiés de la planète, et l'un des plus efficaces compte tenu de la taille modeste de ses exploitations.
On peut donc soutenir que, compte tenu de la situation alimentaire qui prévalait en Europe occidentale au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et au regard des objectifs alors assignés aux paysans européens, la situation présente de l'agriculture européenne est un succès dont tous ceux qui ont participé à son développement - producteurs, techniciens, agronomes, chercheurs, responsables administratifs et politiques, dirigeants professionnels des Etats membres et de l'Union européenne - peuvent se prévaloir légitimement.
Cette rapide mise en perspective n'est pas un inutile exercice rhétorique. Elle devrait être, au contraire, revendiquée et assumée par tous les responsables politiques français qui ont prêté trop d'attention, au cours des dernières années, aux seules croisades " antiproductivistes " et " anti-PAC " de quelques prêcheurs populistes antiscientifiques, au point de laisser croire qu'ils abandonnaient au seul Jacques Chirac le soin de défendre ce qui reste toujours un " intérêt national " majeur.
Les menaces des dérèglements climatiques.
Mais ce système productif, qui correspondait aux besoins d'une époque, vient de connaître son apogée. Déjà, il entre en crise et ne peut que décliner ou se transformer profondément sous l'effet de la rencontre et de l'addition de plusieurs contraintes, de natures diverses, mais aux conséquences décisives pour l'agriculture.
La première d'entre elles, celle qui va tout bouleverser, sans que, déjà, aucune volonté humaine ne puisse la contrarier, c'est le réchauffement climatique et ses effets sur l'Europe. A s'en tenir aux prudentes analyses du GIEC, la presque totalité du territoire français sera soumis à un climat méditerranéen à la fin du siècle… Cette modification radicale pourrait s'accompagner de la montée, de l'ordre de 60 centimètres ou plus, des eaux de mer. On peine alors à imaginer notre environnement naturel et notre système alimentaire dans 80 ans, soit le temps de deux générations…
Face à cette perspective, le modèle d'intensification des productions végétales, grand consommateur d'énergie pour labourer, apporter des engrais chimiques et traiter les plantes, n'est plus " soutenable ", pas plus que les formes de production intensives de viande, elles aussi consommatrices directes et indirectes d'énergie. Les dégradations qu'ils provoquent sur les écosystèmes au sein desquels ils se développent sont désormais connues et répertoriées, de même que commencent à être analysés les effets bénéfiques que pourrait avoir sur les mêmes écosystèmes et dans la lutte contre le réchauffement climatique une agriculture qui combinerait l'agronomie et l'écologie au lieu de les dissocier, comme ce fut le cas tout au long du XXe siècle.
Notons bien que l'Europe n'est pas la seule concernée par cette prise de conscience naissante et rapide du cataclysme qui se prépare. C'est l'ensemble de la planète qui souffre de ces dégradations que sont la déforestation dans les zones tropicales, " l'aridification ", la perte de fertilité des sols, la contribution à l'effet de serre, les pollutions chimiques… et c'est l'ensemble de la planète qui doit se mobiliser pour lutter contre ces évolutions… La prise en considération de ce danger s'accélère, y compris aux Etats-Unis où, derrière le refus injustifiable de l'administration Bush de signer le protocole de Kyoto, on peut constater, dans de nombreux Etats, des expériences, des politiques, des comportements inspirés par une véritable volonté de changement. En France, ce mouvement qui vise à modifier les comportements des producteurs est enclenché depuis plusieurs années, même s'il est peu reconnu…
Mais, il ne peut pas s'agir d'opérer un retour en arrière vers un illusoire âge d'or écologique, supposé plus respectueux de son environnement parce que beaucoup moins productif, comme l'imaginent souvent encore bon nombre de ceux qui militent avec enthousiasme contre les effets décrétés néfastes du " productivisme ". Et ce n'est pas non plus le recours frileux et souvent magique au principe de précaution pour contester les travaux de la recherche et leur expérimentation qui favorisera la solution de la crise où nous sommes engagés. Il s'agit bien d'inventer quelque chose de nouveau…
C'est pour cette raison, précisément, que la décision tactique et cousue de fil blanc du gouvernement français de demander la clause de sauvegarde sur le maïs OGM-Mon810 n'est pas un bon signal. Si les OGM, dont on sait que certains d'entre eux pourraient produire des quantités de protéines plus grandes en utilisant moins d'eaux et moins de produits de traitement, présentent certains " risques ", raison de plus pour les étudier et les expérimenter sans attendre ! Nous avons besoin, là-dessus, d'une attitude scientifique ouverte, plus proche des recommandations de la commission Attali que des pleurnicheries des névrosés de l'empoisonnement. Souhaitons, au moins, que la préparation de la loi annoncée sur les OGM soit confiée au ministère de la Recherche, après consultation d'experts internationaux, et qu'elle n'aboutisse pas, une fois encore, à handicaper notre pays par rapport à ses concurrents au nom de " l'excellence française " ! C'est d'un surcroît de science dont nous avons besoin et non d'une attitude de l'autruche…
Comment satisfaire en même temps tous les besoins ?
Car, la production agricole, dans le même temps où l'on se plaît à souligner les effets néfastes de la forme dominante de son intensification, est sollicitée de toutes parts de produire encore davantage, et pour de bonnes raisons…
Il s'agit d'abord de nourrir la planète dont il paraît acquis qu'elle comptera à la fin du siècle à peu près entre 8 et 9 milliards d'habitants, ce qui devrait se traduire, compte tenu des changements de consommation induits par l'augmentation du niveau de vie, par un doublement de la production agricole d'ici à 2050 ! Or, les réserves de terres agricoles sont faibles et la " grande ferme brésilienne " n'y suffira pas. On aura donc besoin de tout le territoire agricole européen - 180 millions d'hectares sur les 1 500 que cultivent tous les paysans de la terre - et il faudra y produire davantage encore, même si le rythme de cette croissance est plus lent que dans d'autres régions du monde. On est loin des fantaisies qui, dans les années 80, couraient dans certains cercles dirigeants, selon lesquelles l'Europe aurait eu intérêt à s'approvisionner sur le marché mondial plutôt que d'entretenir ses paysans à grands frais !
Outre qu'il lui est demandé de satisfaire ce besoin croissant de nourriture, l'agriculture est désormais sollicitée de produire des carburants issus de la biomasse pour se substituer aux carburants fossiles. Cette demande ne provient pas du marché. Elle est le fait de politiques publiques volontaristes destinées à développer des énergies renouvelables pour parer à la raréfaction de l'énergie fossile, et, pour partie, pour lutter contre l'effet de serre. L'Union européenne a même gravé cet objectif dans le marbre d'une directive (2003/30/CE) en fixant l'objectif d'incorporation de 5,75 % de biocarburants en 2010 dans l'essence et le diesel consommés dans l'Union. Pour y parvenir, on utilisera l'éthanol, produit à partir de plantes à sucre (en Europe, la betterave), ou de l'amidon de céréales comme le blé et le maïs mélangé à l'essence, et, surtout, le biodiesel produit à partir d'oléagineux comme le colza et le tournesol, mélangé au gazole. Le plus intéressant de ces biocarburants est le biodiesel dont le bilan énergétique (différence entre l'énergie obtenue et l'énergie nécessaire à le produire) est le meilleur et dont les " restes ", que l'on appelle coproduits, sont les plus riches pour l'alimentation animale. Pour atteindre l'objectif que s'est donné l'UE, il faudrait produire plus de 10 millions de tonnes de biodiesel en 2010 alors que les 27 n'en ont produit qu'un peu moins de 2 millions de tonnes en 2004 ! On voit donc l'effort qui reste à accomplir et la pression qui en résultera sur l'utilisation du sol agricole. Déjà, cette demande de biocarburants a établi un lien entre le niveau des prix du pétrole et les prix des plantes nécessaires à leur production provoquant, pour partie, la flambée actuelle des cours du blé et du maïs. C'est donc le marché lui-même qui a connecté la politique agricole à la politique énergétique et modifié complètement le cadre des débats sur l'agriculture aussi bien à l'OMC que dans l'Union.
En effet, sommés de contribuer à un meilleur entretien des écosystèmes, priés de nourrir une humanité toujours plus nombreuse, invités à fournir de l'énergie devenue plus rare, les paysans et l'agriculture sont redevenus un enjeu stratégique pour l'avenir de la planète, en Europe comme ailleurs, et Le Monde exprimait récemment cet étonnant retournement dans un titre approprié : " Le grand retour de l'agriculture " (Le Monde, 16-17 septembre 2007). Et cela devrait durer, puisque la plupart des économistes ou des instituts de conjoncture pronostiquent une hausse durable des prix des produits agricoles. Encore que cette hausse spectaculaire est, aussi, alimentée par la spéculation qui s'intéresse aux prix des grands produits agricoles comme elle joue sur les prix d'autres matières premières. Ce qui devrait inciter les observateurs à intégrer, dans leurs scénarios optimistes, le risque de la volatilité et nourrir, chez les responsables politiques, une certaine prudence lorsqu'ils décideront de maintenir ou non quelques instruments de gestion des marchés…
Inventer une nouvelle agriculture…
Mais, quels que soient les risques à venir, on voit bien qu'il s'agit désormais d'articuler de manière cohérente et efficace des objets, des projets, des politiques, des pratiques d'habitude séparées, voire opposées. Comment, au sein de la même unité de production, fournir des marchandises destinées au marché mondial et soumises, par conséquent, en premier lieu, à l'efficacité économique, et mettre à la disposition de tous ce qu'il est maintenant convenu d'appeler des " biens publics non marchands " concernant le climat, l'eau, la biodiversité, etc. ? La difficulté tient à ce que, depuis cinquante ans les responsables publics se sont exclusivement intéressés à la " marchandisation " de l'agriculture, à sa soumission progressive mais complète au marché, et qu'ils ne se sont, jusqu'à présent, jamais posé la question de la combinaison de l'efficacité du marché et d'objectifs non marchands dont on voit bien que certains d'entre eux devraient s'imposer au marché. Aujourd'hui, le problème ne peut plus être nié ou refoulé. Il s'est même frayé un chemin jusque dans la conscience d'un nombre suffisant de responsables, de savants, d'experts et d'agriculteurs pour que des débuts de réponses sérieuses y soient apportés. Ainsi, à titre d'exemple, un millier d'experts des écosystèmes, appartenant à diverses nationalités, regroupés dans un programme des Nations unies ne craignent pas d'affirmer que l'agriculture peut contribuer à améliorer les écosystèmes " en définissant un nouvel ensemble de techniques [dont beaucoup sont déjà connues] capables d'accroître la production et d'entretenir en même temps les services écologiques nécessaires aux sociétés " (Millenium Ecosystem Assessment). De même, les expériences de terrain foisonnent dans le désordre et certaines connaissent des résultats économiques surprenants. Mais aucune, pour l'instant, ne semble capable d'imposer sa supériorité, comme y parvint, dans un autre contexte, le modèle d'intensification sans vergogne des années soixante.
Or, c'est bien là qu'est la difficulté principale d'une " refondation " de la PAC qu'on ne parvient pas à dissimuler derrière de beaux discours ou l'accumulation des dispositions environnementales : dans une économie ouverte où règne la concurrence, les producteurs mettront toujours en œuvre la combinaison productive la plus efficace, et ils ne prendront en compte ses effets sur l'environnement que dans la mesure où ils ne pèsent pas sur les coûts et sur la performance économique globale du système de production. Les éco-conditionnalités du 2e pilier, les volumineux cahiers des charges, les contrôles bureaucratiques issues d'une réglementation externe, les moratoires sur les OGM… ne tiendront jamais longtemps devant la possibilité d'améliorer d'un centime le prix de revient du produit… Voilà le défi : promouvoir une agriculture composée de formes de production en même temps toujours plus efficaces et enfin " durables "…
Le " bilan de santé " ne peut répondre à ces enjeux
Pour y parvenir, il y faudra une volonté politique affirmée, capable de définir une politique publique nouvelle et globale, dotée de moyens et d'instruments permettant sa mise en œuvre rapide et efficace. Ce débat, qui annoncerait la " refondation " de la PAC du XXIe siècle, pourrait-il s'ouvrir à l'occasion des propositions que la Commission européenne doit faire dans le cadre de l'exercice dit de " bilan de santé " de la PAC ? Non. On connaît déjà les mesures proposées : découpler complètement les aides de la production et limiter définitivement le soutien public aux aides dites du " 2e pilier ", supprimer les instruments de l'intervention publique sur les marchés, accélérer la suppression des quotas laitiers… bref, rien que du " classique " qui prolonge la réforme de 2003 dans la ligne, suivie depuis plus de 20 ans, de soumission complète de l'agriculture européenne au marché. C'est-à-dire, pour être clair, des mesures qui, en laissant les producteurs plus seuls encore face au marché, les poussent naturellement à l'utilisation toujours croissante d'intrants directement ou indirectement pollueurs. Dans tous les cas, les mesures proposées par la Commission ne peuvent pas répondre à l'ensemble des attentes sociales qui s'expriment aujourd'hui à l'égard de l'agriculture, et en particulier celles qui concernent le maintien des écosystèmes et la biodiversité. D'ailleurs, la Commission n'y prétend même pas…
Il ne faut donc, sans doute, rien attendre de plus de la Commission. D'abord, parce qu'elle est finissante et qu'elle ne se lancera pas dans une telle novation en ce moment. Ensuite, parce que, obnubilée par le débat sur les prochaines perspectives budgétaires, elle cherche avant tout à sauver, par anticipation, sa ligne agricole à hauteur de 40 milliards d'euros en la déconnectant définitivement et complètement de la production et des marchés agricoles. Enfin, elle n'a pas, aujourd'hui, les ressources nécessaires à un tel exercice. Soumise depuis vingt-cinq ans à l'idéologie de la supériorité du marché, elle semble avoir du mal à produire autre chose que l'exhortation " market oriented ", seule philosophie qui rassemble la majorité des Etats membres depuis qu'avec l'élargissement, le dépassement des Etats nations dans une Europe politique a du plomb dans l'aile. Parviendrait-elle à se hisser au niveau des problèmes qui nous inquiètent, elle serait bien en peine de s'y attaquer réellement puisque, si l'agriculture demeure encore l'objet d'une politique commune, l'énergie et l'environnement restent, pour l'essentiel, du ressort des Etats membres. Il n'y a donc, malheureusement, pas grand-chose à attendre de la Commission à l'occasion de la discussion du " bilan de santé " de la PAC dans la perspective d'une " refondation " complète de la première politique commune de l'Union.
Faut-il alors, au nom de la gravité et de l'urgence des problèmes auxquels nous devons nous atteler, attaquer frontalement ses propositions pour insuffisance notoire et, sur la base d'une minorité de blocage hétéroclite, sans doute pas trop difficile à réunir, repousser l'exercice ? Ce serait sans doute une erreur. D'abord parce que cela redonnerait vigueur à l'antienne de la France-qui-défend-aveuglément-ses-intérêts-agricoles… même si ceux-ci sont parfaitement légitimes. Ensuite, parce que la Commission aurait beau jeu de se draper dans le mandat que lui a donné le Conseil après l'accord Schröder-Chirac sur le budget. Et, enfin, parce que le " coup est parti "… Il serait donc plus judicieux de considérer le " bilan de santé " comme la fin d'un cycle, le solde de tout compte, la dernière étape de l'assujettissement de l'agriculture européenne au marché. Sur cette base, on pourrait alors faire un tri dans les mesures proposées entre celles qui ne sont que le prolongement de la réforme de 2003 (un peu plus de découplage, limitation des aides par exploitation, consolidation du 2e pilier) et celles qui hypothèquent l'avenir, comme la suppression de tout instrument d'intervention publique sur les marchés (que fait-on en cas d'effondrement des cours et en l'absence de filets de sécurité crédibles ?) ou, même, le découplage total des aides qui empêchera désormais tout pilotage de l'offre et l'encouragement direct aux combinaisons de production les plus intéressantes au regard de l'environnement et de la biodiversité.
Ainsi, autrefois, une aide directe a permis le développement des pois fourragers, excellent piège à CO² et tête d'assolement efficace. De même, les primes directes aux bovins en zone de piémont et de montagne ont sauvé des écosystèmes très fragiles. Faut-il se priver de ces instruments qui ont fait leurs preuves dans les domaines qu'il nous faut désormais mettre au cœur des politiques publiques ? Autrement dit, le débat sur le " bilan de santé de la PAC " devrait se contenter de repousser les mesures irréversibles ou susceptibles de mettre en danger l'environnement pour mieux préparer le débat de fond sur la " refondation " de la PAC vers une agriculture efficace et durable. Cette approche peut se défendre au nom de la cohérence.
Utiliser la présidence pour refonder la PAC.
Car, la véritable occasion d'inventer cette nouvelle PAC est ailleurs, au moment ou, en 2010, on discutera des perspectives budgétaires, c'est-à-dire des orientations que les Européens entendent donner à leur agriculture et les moyens qu'ils sont décidés à y consacrer. Alors, tout devra être mis sur la table et il n'est pas trop tôt pour commencer à s'y préparer.
Cela suppose que le Conseil européen (sous présidence française ?) parvienne à donner à la Commission un mandat clair et assez précis pour organiser un débat sur le fond, destiné explicitement à apporter des réponses au défi que représente le développement d'une agriculture à la fois productive et écologique.
La méthode que l'on pourrait suggérer est assez simple : elle consiste à faire exactement l'inverse de ce qu'a fait la Commission pour le " bilan de santé " ! A la lecture de son texte, on est frappé qu'elle n'évoque qu'à la fin, parce qu'il le faut bien, les questions climatiques et les bio-énergies, seulement après avoir énuméré ses propositions de modifications des instruments actuels de la PAC… Mais elle ne dit rien sur le fond, c'est-à-dire sur la promotion d'une agriculture prévoyante, capable de répondre à toutes les demandes nouvelles de la société. Or, c'est précisément de là qu'il faut partir pour établir la feuille de route de la Commission qui devrait :
- faire le bilan de tous les travaux, colloques, symposiums, programmes de recherche entrepris dans le monde et en Europe sur l'état des écosystèmes européens et les conséquences vraisemblables, grande région agricole par grande région agricole, des hypothèses de réchauffement. Dresser une cartographie des dégâts passés et à venir, sur la base d'un travail scientifique auquel seraient associés les représentants qualifiés des 27. Etablir un diagnostic commun, approfondi, fiable. Même travail sur la biodiversité dans ses rapports avec l'agriculture. Même travail sur les OGM… ;
- réunir, confronter, critiquer travaux et expériences menés en Europe et ailleurs dans le monde pour inventer cette agriculture performante et écologique : " agronomie intégrale ", " révolution doublement verte ", " agriculture raisonnée ", " agriculture intégrée ", " agriculture de conservation ", etc. Toutes ces dénominations un peu ésotériques désignent des combinaisons, des techniques, des pratiques qui cherchent à la fois à produire de façon compétitive, avec moins d'énergie et de meilleures contributions aux écosystèmes. Aux experts de dire celles qu'il faudrait promouvoir prioritairement ou concurremment pour chaque grande production, dans chaque grande région pour répondre aux trois objectifs fixés à cette nouvelle PAC : alimentation, bio-énergie, lutte contre le dérèglement climatique et pour le maintien de la biodiversité. Déterminer dans le même mouvement, les champs d'investigation où encourager la recherche et le développement en associant l'Université, les instituts de recherche, les instituts techniques, les systèmes de vulgarisation, les industries, pour détenir rapidement des résultats solides et diffusables et y mettre les moyens financiers nécessaires ;
- cette " nouvelle agriculture " dont on ne connaît aujourd'hui que les prémices, il faudra l'accompagner avec des moyens puissants et des instruments efficaces. Car, et c'est là, bien sûr, qu'il y aura entre les 27 un débat politique difficile, elle ne sera ni promue ni favorisée par le marché. Ce que sait faire le marché, c'est encourager la production de fraises en Afrique du Sud, qui empaquetées, stockées, réfrigérées, transportées en 747 à Roissy, puis véhiculées sur la distance nécessaire dans un 35 tonnes réfrigéré, finissent dans votre assiette après quelques jours passés dans le réfrigérateur familial, mais, jamais il ne prendra en compte le bilan énergétique délirant de la petite fraise sud-africaine tant que quelqu'un sera disposé à l'acheter dans l'hémisphère Nord au mois de janvier ! Il faudra donc, par d'autres moyens, inciter les producteurs aux pratiques souhaitables. Réexaminera-t-on le découplage des aides à la lumière des exigences agronomiques nouvelles ? Maintiendra-t-on un minimum de protections tarifaires dans certains secteurs ? Est ce que le 2e pilier, cofinancé par les Etats membres, deviendra le fourre-tout des diverses écoconditionnalités plus ou moins contrôlées, dernière étape avant la renationalisation ? Dans tous les cas, il conviendrait d'obtenir un changement de gouvernance de la PAC, surtout si la Commission obtient, comme elle le souhaite, de ne plus s'occuper des marchés, en permettant une véritable régionalisation de ce système d'aide pour être plus près des réalités concrètes et associer les acteurs locaux à la prise en charge collective des écosystèmes au sein desquels les agriculteurs ont un rôle essentiel ;
- cette refondation devrait intégrer de nouvelles relations dans le domaine agricole avec la rive sud de la Méditerranée, magnifique occasion de démontrer que l'Union européenne tout entière, et pas seulement ses Etats membres riverains de la mer commune, se préoccupe de ces voisins-là. Plusieurs sujets justifient cette ouverture nouvelle : la nécessité de donner un contenu autre que calendaire aux relations économiques entre le Sud et le Nord, la recherche commune de solutions aux problèmes de la raréfaction de l'eau, du réchauffement climatique, de la réduction de la biodiversité qui frappent depuis longtemps déjà les agriculteurs du Sud. C'est donc l'ensemble de la zone, au-delà de l'actuelle Union européenne, qui pourrait promouvoir et défendre cette " nouvelle agriculture " qui ne peut pas et ne doit pas être le privilège de quelques pays du Nord ;
- dernier point, à coup sûr politiquement incorrect : si l'Union européenne décide, comme il est souhaitable et urgent, de se lancer dans cette révolution agricole, elle ne pourra pas éviter d'aborder la question cruciale de la reconnaissance et de l'éventuelle protection de ce nouveau système de production. En effet, peut-elle être la seule, au sein d'un marché ouvert, à imposer certaines contraintes, à favoriser certaines pratiques, au risque d'être déloyalement concurrencée par d'autres qui s'affranchiraient de ces exigences ? Comment faire accepter et reconnaître par tous des normes de nature différente de celles sur lesquelles les membres de l'OMC se sont jusqu'ici mis d'accord ? Et comment en assurer le respect par tous ? Si, comme le montre, hélas, le refus de certains pays de prendre leur part dans la lutte contre la dégradation de notre environnement, la communauté internationale ne parvient pas à se mettre d'accord sur les règles évoquées ci-dessus, des mesures de protection de ceux qui s'y soumettent sont-elles possibles ? La réponse n'est pas évidente, et le débat qui la précède est semé d'embûches et d'explosifs. Mais, on ne voit pas comment l'éviter, sauf à persévérer dans l'hypocrisie ou l'aveuglement dont semblent se contenter la plupart des dirigeants de la planète lorsqu'ils évoquent avec gravité, dans leurs rencontres régulières, les dangers qui la menacent. Car, j'ai la conviction que le développement de l'agriculture nécessaire à l'avenir de l'humanité suppose l'existence de politiques publiques mettant en œuvre un minimum d'incitations, de protections et d'instruments de gestion. Une telle orientation, qui n'est pas celle qu'entend faire valoir aujourd'hui la Commission, suppose donc une sorte de renaissance de la volonté politique de l'Union européenne pour sortir de sa léthargie de spectatrice du monde et faire, enfin, entendre sa voix.
Dans cette refondation de la PAC, la France peut jouer un rôle important. En premier lieu, elle est servie par le calendrier : elle présidera le Conseil européen au deuxième semestre 2008 et devra faire adopter au moins une partie des mesures contenues dans le " bilan de santé " de la PAC. Elle sera alors en bonne position pour préparer " la suite " du bilan de santé, c'est-à-dire proposer le texte du mandat donné à la Commission pour préparer la PAC d'après 2013. Ensuite, parce qu'elle a, dans ce travail de prospective, des atouts à faire valoir : des centres de recherche, des organisations agricoles, des responsables professionnels qui réfléchissent et expérimentent depuis plusieurs années. Les échanges entre les uns et les autres sont désormais possibles, comme l'a démontré le " Grenelle de l'environnement ". Il reste à fédérer tout cela pour préciser les objectifs et pour associer quelques partenaires à la recréation de la politique commune la plus intégrée qui, après avoir été tant critiquée, est revenue au centre du débat européen. Peut-être pour le plus grand bienfait de l'Europe…
Henri Nallet