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La
prolifération des armements nucléaires : Bilan 2008 Bertrand Barré Président du Groupe de Réflexion sur l'énergie et
l'environnement au 21è siècle GR21
Pour introduire les réflexions actuelles sur
la prolifération des armements nucléaires et sa prévention, ainsi que sur ses
liens réels ou supposés avec le développement de l'énergie nucléaire à des fins
pacifiques, il est utile de rappeler l'histoire de ces soixante trois dernières
années.
Définition
La "prolifération" désigne l'augmentation du
nombre d'Etats dotés d'un armement nucléaire. On précisait naguère
"prolifération horizontale", pour la distinguer de l'accroissement des arsenaux
dans les pays déjà dotés d'un armement nucléaire, qualifié alors de
prolifération "verticale", mais compte tenu des efforts de réduction dans ces
pays depuis les années 80, le terme n'est plus guère usité.
On étend quelque fois le concept de
"prolifération" au détournement d'arme ou de matière fissile voire de matière
radioactive non fissiles (susceptibles de servir à la fabrication de bombes
"sales") par des groupes subnationaux. Le concept de prolifération s'est, par
ailleurs, répandu au domaine des armes chimiques et biologiques et à celui des
vecteurs balistiques.
Inversement, on parle de "non-prolifération" pour
désigner les moyens politiques et techniques mis en œuvre pour combattre la
prolifération. L'annexe 1 de ce papier en résume l'historique.
La prolifération initiale (1945 -
1968)
On sait qu'à l'issue d'un effort scientifique,
technique (et financier) considérable mené secrètement au sein du Projet
Manhattan, les Américains ont réalisé le 16 juillet 1945, à Alamogordo, dans le
désert du Nouveau Mexique, la première explosion atomique baptisée Trinity
. C'est l'acte de naissance de la prolifération : désormais on ne pouvait
plus " désinventer " le nucléaire militaire. Le mois suivant, deux bombes
atomiques ravageaient Hiroshima et Nagasaki et précipitaient la reddition de
Japon, scellant ainsi la fin de la seconde guerre mondiale. Ce sont les
deux seules fois où des armes atomiques ont été utilisées.
Les Etats-Unis ont d'abord essayé de protéger
leur monopole nucléaire militaire par le refus de tout transfert de technologie
nucléaire civile (Mc Mahon Act), puis, l'URSS ayant proliféré quand même dès
1949, le président américain Eisenhower est revenu sur sa position et, dans son
fameux discours "Atoms for Peace" a donné largement accès à la technologie des
réacteurs (mais non celle du cycle de combustible) en échange d'engagement
d'utilisation exclusivement civile et de contrôles bilatéraux.
Dans le contexte de la guerre froide, le Royaume
Uni (1952), puis la France (1960) et enfin la Chine (1964) sont venus rejoindre
le club des Etats dotés d'un armement nucléaire. La perspective d'une
prolifération très rapide semblait alors inéluctable : on estimait alors que
l'an 2000 connaîtrait au moins une trentaine de puissances nucléaires (parmi
lesquelles des pays comme la Suisse et la Suède, qui nous en semblent
aujourd'hui bien éloignés)
Le Traité de Non-Prolifération, pierre
angulaire du régime international
Le Traité de Non Prolifération (TNP) s'est
efforcé, en 1968, de figer la situation en reconnaissant 5 puissances nucléaires
légitimes, dites "pays dotés" : celles qui avaient déjà procédé à un essai avant
cette date. Les autres pays signataires s'engageaient à ne pas chercher à
se doter d'armes en acceptant les vérifications appropriées : en échange, les
puissances nucléaires s'engageaient à réduire leur armement et à ne pas freiner
les transferts de technologie civile. Le rôle de contrôleur de
l'utilisation pacifique des matières nucléaires était confié à l'Agence
Internationale de l'Energie Atomique (AIEA), créée par l'ONU à Vienne en
1957. Les transferts de technologie se sont rapidement généralisés, chaque
exportateur imposant au récipiendaire ses propres conditions d'utilisation des
technologies, installations et matières exportées dont, en particulier, le
contrôle de l'AIEA sur les matières dans les pays "non dotés". Chaque pays
signataire "non doté" s'engageait à signer avec l'Agence de Vienne un Protocole
de contrôle et garanties (INFCIRC 153). Dès 1970, le nombre requis de pays
ayant ratifié le TNP étant atteint, ce dernier est entré en vigueur, pour une
première durée de 25 ans. Il a été indéfiniment étendu en 1995, et les pays
dotés d'armes, tous parties au Traité depuis 1992, mettent maintenant
volontairement tout ou partie de leurs activités nucléaires civiles sous le
contrôle de l'AIEA.
Les deux chocs : 1974 et
1991
En 1974, l'Inde, non signataire du TNP, a donné
un coup de pied dans la fourmilière en procédant à une "explosion pacifique",
qui utilisait du plutonium produit dans un réacteur à eau lourde fourni par le
Canada (avec des clauses d'utilisation pacifique trop peu précises). Toute
coopération avec l'Inde en a été pratiquement stoppée, et ce pays a dû depuis
lors, et assez péniblement, poursuivre seul son développement nucléaire civil.
Les pays exportateurs se sont alors organisés pour s'imposer à eux-mêmes des
règles de conduite concernant les exportations "sensibles" en créant le " Club
de Londres ", devenu depuis le Nuclear Suppliers Group NSG.
L'essai Indien a beaucoup marqué les Américains,
et la non-prolifération a été l'un des grands thèmes de la campagne
présidentielle de Jimmy Carter en 1976. Sitôt élu, il a établi en interne et
tenté d'imposer au monde entier une politique très restrictive, interdisant
notamment le traitement des combustibles usés et le recyclage du plutonium. Les
Américains ont aussi commencé à restreindre les fournitures d'uranium très
enrichi aux réacteurs de recherche. La politique Carter a été partiellement mise
en échec par les Européens et les Japonais lors du grand exercice mondial INFCE
(International Fuel Cycle Evaluation) qui s'est déroulé à Vienne à son
instigation.
A l'issue de la première guerre du Golfe, la
découverte en 1991 de l'ampleur du programme clandestin de l'Irak, bel et bien
signataire du TNP, a provoqué un choc analogue à celui de 1974, et a entraîné un
renforcement des pouvoirs et des moyens d'inspection de l'Agence de Vienne
(Programme dit "93+2").
Les progrès de la décennie
1990
Avec la fin de l'apartheid, l'Afrique du Sud a
démantelé son programme nucléaire militaire et rejoint le TNP en 1991. La Chine,
la France et la Corée du Nord ont signé et ratifié le TNP, tandis que
l'Argentine et le Brésil prenaient des engagements similaires via le Traité de
Tlatelolco. Après la fin de la guerre froide et l'éclatement de l'URSS, la
Fédération de Russie a, seule, hérité de cette dernière le statut de puissance
nucléaire militaire. Durant cette période, pour la première fois, les pays dotés
d'armes (à l'exception de la Chine) ont effectivement engagé une réduction
massive de leur arsenal, conformément à leur engagement, ce qui a facilité la
décision unanime d'extension illimitée du TNP en 1995. Enfin, en 1997, a été
ouvert à signatures le Protocole Additionnel de garanties qui matérialise les
progrès du programme "93+2". Dans le même temps, des négociations actives
avaient lieu pour un Traité d'interdiction complète des essais nucléaires TICE
et de la production de matières fissiles de qualité militaire (Convention de "
cut-off ").
Le TNP, appuyé sur les contrôles de l'AIEA
constitue aujourd'hui la base universelle de tout commerce nucléaire. Le
régime de contrôle à l'exportation du "Nuclear Suppliers Group" le complète.
Seuls sont encore réfractaires Israël, l'Inde et le Pakistan.
Les crises récentes
Depuis la fin du siècle dernier la prolifération
a fait sa réapparition dans l'actualité. Rompant son abstention depuis 1974,
l'Inde a effectué plusieurs essais nucléaires en 1998, dont un au moins était un
engin thermonucléaire. Rival de l'Inde depuis la partition de 1948, le Pakistan
a "franchi le seuil" nucléaire en 1999. La conférence de suivi périodique
du TNP en 2005 a mis en évidence un affrontement entre pays dotés et pays non
dotés, ces derniers soulignant notamment l'arrêt du désarmement et le refus des
USA et de la Chine de ratifier le TICE.
L'année 2003 a apporté un choc presque comparable
à ceux de 1974 et 1991. D'abord, en décidant de rentrer dans le régime commun,
la Libye a révélé l'existence de ce que l'on a appelé "le Bazar A. Q. Khan" :
dans l'ignorance présumée de son gouvernement, le Dr Abdul Khader Khan, qui en
volant la technologie de centrifugation d'URENCO avait été le père de la bombe
pakistanaise, avait organisé un trafic international de technologies nucléaires
militaires, avec notamment la Libye, la Corée du Nord (contre leur technologie
de missiles) et l'Iran.. La même année, la Corée du Nord annonçait son retrait
du TNP, dernier épisode d'une crise qui avait connu des hauts et des bas depuis
1994.
La révélation Libyenne a amené l'Iran a
reconnaître avoir mené pendant 18 ans un programme clandestin de développement
de la technologie de l'enrichissement par ultracentrifugation, alors que rien
dans le TNP, qu'il a signé et ratifié, ne l'empêchait de le faire ouvertement et
sous contrôle. La crise Iranienne actuelle en est le résultat.
Enfin, à l'automne 2006, la Corée du Nord a
procédé à un essai nucléaire un peu douteux, et les négociations pour la faire
rentrer dans le régime international sont en cours.
Le bilan en 2008
Contrairement aux craintes des années 60 et aux
cauchemars des années 70, la prolifération a été très lente. On dénombre
aujourd'hui : - 5 puissances nucléaires militaires, Etats-Unis, Fédération de
Russie, Royaume-Uni, France et Chine. Ces 5 pays sont membres permanents du
Conseil de Sécurité des Nations Unies ; - 4 pays "du seuil", dotés
d'armements nucléaires mais non reconnus comme puissances nucléaires, Israël,
l'Inde, le Pakistan et la Corée du Nord ( ?). Israël n'a pas franchi le seuil
d'une explosion ; - quelques pays "suspects", dont l'Iran est sans doute le
plus sérieux tant que l'Irak reste sous surveillance étroite.
Cette liste ne contient aucune addition récente,
bien au contraire ! Depuis 1974 sont sortis de la liste l'Afrique du Sud
(qui avait fabriqué 6 armes), le Brésil, l'Argentine et même la Libye.
L'éclatement de l'URSS aurait pu donner naissance à plusieurs puissances
nucléaires, et il n'en a rien été. Bref, en dépit des essais pakistanais et de
la reprise des essais indiens, on peut vraiment parler de régression de la
prolifération, en parallèle à la réduction réelle des armements des puissances
nucléaires (sauf la Chine). Si l'on constate que les pays dotés ont cessé la
production de matières fissiles militaires, on peut effectivement déplorer que
ni les Etats-Unis ni la Chine n'aient ratifié le Traité d'Interdiction Complète
des Essais.
Il est intéressant de noter que l'énergie
nucléaire civile contribue dès aujourd'hui au désarmement nucléaire, en
permettant la "démilitarisation" des matières fissiles rendues excédentaires par
la fin de la guerre froide : dilution de l'uranium très enrichi aujourd'hui,
recyclage du plutonium militaire sous forme de combustible MOX
demain.
Enfin, et c'est important, aucun pays qui a
choisi de proliférer ne l'a fait en détournant des matières ou des installations
sous engagement d'utilisation pacifique et sous contrôle de l'AIEA.
Et demain ?
La renaissance imminente du nucléaire civil et
son extension à de nombreux nouveaux pays reposent avec acuité la question du
régime international de non-prolifération. Celui-ci a su s'adapter jusqu'ici au
fur et à mesure de l'évolution du contexte international. Les réflexions
présentes tournent autour des moyens à mettre en œuvre pour dissuader
(volontairement) les nouveaux arrivants de développer prématurément les étapes
sensibles du cycle de combustible, tout en leur garantissant l'accès aux
services du cycle tant que leur comportement reste impeccable au regard de la
non-prolifération. Une forme ou une autre de multinationalisation des usines
sensibles, des assurances de fourniture de services d'enrichissement (avec, en
dernier ressort, une banque internationale d'uranium enrichi), des formules de
fourniture intégrée des services du cycle (amont et aval), et d'autres encore
font l'objet d'initiatives nombreuses qui devraient "décanter"
prochainement.
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