Le nucléaire dans la politique énergétique européenne
par Dominique Ristori
Directeur-général adjoint
Direction générale de l'Energie et des Transports
Commission européenne

Introduction

L'énergie et la lutte contre le changement climatique seront au cœur de la Présidence française à partir du 1er juillet 2008. Ceci permettra notamment de donner une nouvelle impulsion aux dossiers énergétiques, y compris les dossiers nucléaires.
Dans ce contexte se pose la question de la bonne gouvernance du nucléaire, en particulier l'équilibre à trouver entre la réglementation et les décisions d'investissements du marché. Avant de développer les rôles respectifs du marché et des autorités publiques, il convient de décrire brièvement le contexte global et européen, ainsi que les facteurs expliquant le regain d'intérêt du nucléaire.

I. Le contexte

Il existe un intérêt nouveau et grandissant pour l'énergie nucléaire, tant au niveau global qu'au sein des Etats membres de l'Union européenne.
La renaissance de l'énergie nucléaire est manifeste dans les économies de nos principaux partenaires commerciaux (Etats-Unis, Japon, Russie et Chine) et l'intérêt croissant pour le nucléaire dans les pays en voie de développement, tels que l'Inde, l'Afrique du Sud, la Méditerranée, le Moyen-Orient et l'Amérique du Sud (Brésil et Argentine).
Au sein de l'Union européenne il y a des développements nouveaux dans les Etats membres, notamment en France, Finlande, Royaume-Uni, Pays baltes, Pologne, République Tchèque, Slovaquie, Hongrie, Slovénie, Bulgarie et Roumanie. Ce débat est également ouvert en Allemagne, Suède et plus récemment en Italie et en Belgique.
Par rapport aux 438 réacteurs opérationnels dans le monde en 2007, 107 nouveaux réacteurs sont attendus d'ici 2020.
 
II. Les facteurs expliquant le regain d'intérêt dans le nucléaire en  Europe

Cet intérêt grandissant n'est pas surprenant, compte tenu du besoin actuel d'investissements majeurs dans des centrales électriques et des caractéristiques principales du nucléaire, qui est une source d'énergie sans CO2, de plus en plus compétitive et avec un haut degré de sécurité d'approvisionnement.
Plus de 50 % de la capacité de production électrique de l'Union européenne (qui est actuellement basée sur le charbon, gaz, pétrole, nucléaire et les renouvelables) doit être remplacée d'ici 2030. Ceci correspond à 350 GW (soit 70 000 éoliennes de 5 MW ou 200 centrales nucléaires de 1 700 MW).
Un nombre important de centrales nucléaires, actuellement opérationnelles au sein de l'Union européenne, arriveront à la fin de leur durée de vie initialement prévue d'ici 2030. Ceci conduirait à une réduction substantielle de la contribution de l'énergie nucléaire, à moins que de nouvelles centrales ne soient construites ou que les centrales existantes ne soient adaptées pour être opérationnelles pour une période prolongée.
Les décisions d'investissements doivent être prises rapidement, étant donné que les procédures d'autorisation et la construction de nouvelles centrales électriques peuvent prendre 10 ans avant que celles-ci ne soient opérationnelles.
Ces décisions stratégiques d'investissement auront un impact décisif pendant des décennies sur les émissions de CO2, la compétitivité et la sécurité d'approvisionnement, car ces investissements ont un cycle de vie d'environ 40 à 60 ans.
Pour ces investissements dans des centrales électriques, l'énergie nucléaire est une option à considérer, compte tenu de ses caractéristiques principales :
- Le nucléaire constitue une des principales sources d'énergie exemptes de dioxyde de carbone (CO2), produisant 2/3 de l'électricité exempte de CO2 dans l'Union européenne ;
- Le nucléaire est une des sources à faible teneur en carbone les moins coûteuses actuellement disponibles dans l'Union européenne et par rapport à d'autres sources énergétiques, le nucléaire est moins sensible aux changements de prix de la matière première (uranium). Le nucléaire protège par conséquent nos économies contre la volatilité des prix, ce qui devient un élément de plus en plus important avec les niveaux records actuels des prix du pétrole ;
- Le nucléaire aide à renforcer la sécurité d'approvisionnement énergétique de l'Union européenne, car il augmente la diversification des sources énergétiques et il est basé sur des sources d'uranium qui sont suffisantes pour de nombreuses décennies, et largement réparties sur l'ensemble de la planète, en particulier dans des régions stables telles que l'Australie et le Canada.
L'industrie nucléaire européenne et en particulier des grandes entreprises françaises disposent du leadership technologique mondial. Ceci ne couvre pas seulement la conception et la construction de nouveaux réacteurs (EPR), mais également tous les stades du cycle nucléaire, y compris l'enrichissement nucléaire et les activités de retraitement. Les exigences en matière de garanties nucléaires ont été intégrées dans le concept des centrales nucléaires modernes de l'UE, ce qui rend celles-ci exemplaires dans le domaine de la non-prolifération.

III. La gouvernance du nucléaire en Europe

Afin de réaliser avec succès la transition vers un système énergétique à faible taux d'émission de CO2, l'Union européenne a besoin d'un équilibre adéquat entre décisions d'investissements du marché et régulation.
Bien que le marché énergétique décide en fin de compte des technologies et du mix énergétique, les autorités publiques ont un rôle vital à jouer pour orienter les investissements vers la production d'énergie propre, en donnant des signaux clairs et crédibles à long terme et un cadre réglementaire approprié :
- Comme un des premiers résultats de la nouvelle politique énergétique européenne, l'Union européenne devrait atteindre le seuil de 60 % de production de l'électricité sans CO2 d'ici 2020 (environ 1/3 nucléaire et 1/3 énergies renouvelables) ;
- La nouvelle proposition de la Commission sur le "système communautaire d'échange de quotas d'émission de gaz à effet de serre" du 23 janvier 2008 facilitera cette transition vers une production d'électricité à faible taux d'émission de CO2 et moins dépendante des importations. C'est pourquoi il est important d'adopter rapidement cette proposition, qui reflète un équilibre adéquat entre la réglementation (qui oriente) et le marché (qui investit).
Le rôle de l'UE est de continuer à développer le cadre le plus avancé pour l'énergie nucléaire respectant les normes les plus élevées en termes de sécurité, sûreté et non-prolifération. Tout en maintenant le haut niveau de garanties nucléaires dans les Etats membres, l'Union européenne doit poursuivre ses efforts visant à assurer que ces normes élevées soient respectées au niveau international. En outre, l'UE doit aider à trouver et mettre en œuvre des solutions adéquates pour les déchets nucléaires, comme la loi française du 28 juin 2006 en a montré la voie en établissant un cadre général à la gestion de l'ensemble des déchets radioactifs. Les questions clés à traiter concernent principalement les points suivants :
- A l'intérieur de l'UE, l'accent doit être mis sur la sûreté nucléaire et la gestion des déchets. Il s'agit en particulier de développer une approche commune sur la sûreté des installations et la gestion des déchets, basée sur des standards et des normes de sécurité communs exigeants. Il faut également assurer la transparence en cas d'incidents. Concernant les déchets, des solutions sont possibles, comme l'enfouissement en couche profonde. Il faut également développer la recherche sur ce sujet.
D'autres questions importantes concernent les procédures de licences, le financement et la formation. 
Sur ce dernier point, le Forum européen de l'énergie nucléaire a proposé la création d'un réseau de grandes écoles d'ingénieurs et d'universités européennes qui répondrait notamment à la demande sur le marché du travail d'ingénieurs et de techniciens spécialisés dans le nucléaire.
- A l'extérieur de l'UE, l'accent doit être mis sur la non-prolifération. Il faut en effet assurer que la renaissance du nucléaire comme énergie alternative n'entraînera pas une prolifération des armes atomiques. Pour cela, les Traités de non-prolifération doivent être à nouveau rendus plus crédibles. L'UE doit être à l'avant-garde et prendre des positions claires face à ceux qui n'ont pas signé ou ne respectent pas ces Traités. Dans le domaine de l'enrichissement nucléaire, des approches multilatérales devraient être développées, visant notamment à garantir l'accès à l'uranium enrichi à tous les pays qui souhaitent développer l'énergie nucléaire, sans permettre pour autant à tous ces pays de maîtriser le développement de la technologie d'enrichissement. Ceci permettrait à tous les pays de développer l'énergie nucléaire, sous contrôle de l'AIEA, sans risque de prolifération atomique.
- En outre, il faut parvenir à convaincre les opinions publiques du bien fondé du nucléaire, car celles-ci sont encore largement réticentes et inquiètes face au nucléaire.  En vue de créer les conditions pour une plus grande acceptabilité publique du nucléaire, il faut combler le manque d'information, en assurant la distribution adéquate de l'information et en organisant un débat ouvert entre les acteurs clés sur tous les aspects de l'énergie nucléaire. Dans ce contexte, les réunions du Forum européen de l'énergie nucléaire à Prague en mai 2008 et à Bratislava en novembre 2008, permettront notamment de poursuivre le débat ouvert entre les acteurs clés sur tous les aspects de l'énergie nucléaire (y compris les procédures de licences, le financement, la formation, la gestion des déchets et la transparence).
Au niveau des bases juridiques et du choix de l'énergie nucléaire, il est important de noter que le Traité de Lisbonne n'affecte pas le droit d'un Etat membre de déterminer les conditions d'exploitation de ses ressources énergétiques, son choix entre différentes sources d'énergie et la structure générale de son approvisionnement énergétique.
Ce Traité offre par contre une nouvelle base juridique permettant d'adopter des mesures relatives au fonctionnement du marché de l'énergie, à la sécurité de l'approvisionnement énergétique, à l'efficacité énergétique et au développement des énergies renouvelables, ainsi qu'à l'interconnexion des réseaux. De plus, une référence expresse à la solidarité entre les Etats membres en matière énergétique, a été insérée.
La Communauté Euratom n'est cependant pas affectée par le Traité de Lisbonne. Elle reste en vigueur bien que certaines de ses règles de base soient modifiées par un Protocole portant modification du Traité Euratom, pour les rendre conformes au nouveau contexte institutionnel.

 
IV. Conclusions
L'intérêt grandissant pour le nucléaire en Europe et dans le monde n'est pas surprenant, compte tenu du besoin actuel d'investissements énergétiques et des caractéristiques principales du nucléaire, qui est une source d'énergie sans CO2, de plus en plus compétitive et offrant un haut degré de sécurité d'approvisionnement.
La renaissance du nucléaire accroît la nécessité d'une nouvelle gouvernance dans ce domaine. Celle-ci requiert la recherche d'un équilibre adéquat entre décisions d'investissements du marché et régulation. Bien que le marché énergétique décide en fin de compte des technologies et du mix énergétique, les autorités publiques ont un rôle vital à jouer pour orienter les investissements vers la production d'énergie propre, sûre et compétitive, en donnant des signaux clairs et crédibles à long terme et un cadre réglementaire approprié.
Le rôle de l'Union européenne est de continuer à développer le cadre le plus avancé pour l'énergie nucléaire respectant les normes les plus élevées en termes de sécurité, sûreté et non prolifération. Tout en maintenant le haut niveau de sûreté et de garanties nucléaires dans les Etats membres, l'Union européenne doit poursuivre ses efforts visant à assurer que ces normes élevées soient respectées au niveau international.