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L'avenir de
l'homme est-il technologique ? Entre risques, précaution, magie du progrès :
scénarios du futur Michel Godet
Professeur de prospective
industrielle au Cnam, membre de l'Académie des technologies et du Conseil
d'analyse économique
La prospective, une indiscipline intellectuelle
L'avenir est une page presque blanche qui reste à écrire. L'avenir est
ouvert et toute forme de prédiction est une imposture. C'est à chacun de prendre
son avenir en main, c'est-à-dire de conspirer pour un futur désiré. Le
déterminisme ne résiste pas à la détermination et le hasard, comme le disait
Pasteur, ne favorise que les esprits bien préparés. Pour Gaston Berger, la
prospective doit " voir loin, large, profond, penser à l'homme, prendre des
risques " (Berger, 1959). Depuis les années 70, nous avons milité pour rajouter
trois caractéristiques négligées par des précurseurs proches des princes dans
une société jacobine : voir autrement (se méfier des idées reçues), voir
ensemble (appropriation) et utiliser des méthodes aussi rigoureuses et
participatives que possible pour réduire les inévitables incohérences
collectives. La prospective, c'est aussi une indiscipline intellectuelle, une
vision globale qui regarde chaque problème local en le replaçant dans son
contexte. Un peu comme le fait le médecin généraliste par rapport aux
spécialistes qui ne voient le corps que par le petit bout de la lorgnette. Pour
ce généraliste, les antécédents et accidents personnels et familiaux (l'héritage
génétique) sont fondamentaux : pas de prospective sans rétrospective, sans
retour sur le temps long passé et sur la connaissance de soi. Les événements
futurs dépendront autant des chocs de tendances contradictoires et du hasard des
ruptures que de la volonté et de la capacité des acteurs à s'appuyer sur la
connaissance de leurs forces et de leurs faiblesses. L'anticipation n'est
guère répandue chez les dirigeants, car, lorsque tout va bien, ils peuvent s'en
passer et, lorsque tout va mal, il est trop tard pour voir plus loin que le bout
de son nez : il faut réagir et vite ! Cependant, la réactivité n'est pas une fin
en soi ; souhaitable à court terme, elle ne mène nulle part si elle n'est pas
orientée vers les objectifs à long terme de l'entreprise car " il n'y a pas de
vent favorable pour celui qui ne sait où il va " (Sénèque). L'attitude
prospective ne consiste pas à attendre le changement pour réagir ; elle vise à
maîtriser le changement attendu (préactivité) et à provoquer un changement
souhaité (proactivité). C'est le désir, force productive
d'avenir. L'innovation est bien une forme de proactivité et, de son côté, le
développement durable impose une anticipation responsable vis-à-vis des
générations futures. C'est dire que prospective, innovation et développement
durables sont des concepts cousins. Il n'est donc pas surprenant de les voir
souvent réunis dans le débat en même temps que la participation car
l'appropriation est indispensable pour réussir le passage de l'anticipation à
l'action : les hommes ont tendance à rejeter ce qui leur est imposé. De
l'anticipation à l'action par l'appropriation Les managers savent que les
meilleures idées ne sont pas celles que l'on a mais celle que l'on suscite. Dans
la logique du triangle grec1, le bleu de l'anticipation ne peut se transformer
en vert de l'action qu'avec le jaune de l'appropriation par les acteurs
concernés. Puisque la dimension humaine et organisationnelle de
l'appropriation est déterminante pour la compétitivité, il convient donc de
tirer le meilleur parti des nouvelles technologies de l'information et des
réseaux de communication. Nous sommes entrés dans l'ère de l'économie de la
diversité. La tendance future est à la production en masse de la variété et à
petite échelle de production rentable. Cette évolution technico-économique est
en concordance avec la transformation des besoins et des aspirations des
individus vers plus d'autonomie et de différenciation. Pour les entreprises,
cela signifie mettre en place des petites équipes autonomes d'intra-preneurs
responsables. Et toute l'organisation est touchée par cette " révolution mentale
" que souhaitait déjà F. W. Taylor dans sa Direction scientifique des
entreprises2. En 1988, Antoine Riboud3 retrouvait des conclusions semblables : "
Les travailleurs ne prendront part positivement à la mise en œuvre de la
technologie nouvelle que s'ils se la sont approprié et ils ne se l'approprieront
que pour autant qu'ils auront participé à sa conception. " Le risque de la
démagogie participative Pour réussir le passage de l'anticipation à l'action,
il y a deux erreurs symétriques à éviter. La première consiste à penser d'en
haut avec des experts au service de l'action du prince en oubliant
l'appropriation. C'est une mauvaise idée que de vouloir imposer une bonne idée.
La seconde consiste à chasser les experts et la matière bleue des expertises
pour donner la parole au peuple et privilégier la matière jaune des consensus du
présent. Sans prospective cognitive, la prospective participative tourne à vide
et en rond sur le présent. Le rêve consensuel des générations présentes est
souvent un accord momentané pour que rien ne change et pour transmettre aux
générations futures le fardeau de nos irresponsabilités collectives. Une telle
prospective a beau être participative, elle est contraire à la définition même
du développement durable. Elle consacre le triomphe des égoïsmes individuels à
court terme (seules sont injustes les inégalités dont on ne profite pas !) au
détriment des intérêts collectifs à long terme. Les décisions courageuses à
prendre face à l'avenir sont rarement consensuelles, et si la prospective doit
être participative, la stratégie qui s'en inspire revient aux responsables élus
ou nommés, il leur appartient de faire preuve de volonté et de courage pour
éviter le piège de la démagogie participative. Trop de scénarios et pas
assez de projets endogènes Le développement d'une entreprise ou d'un
territoire est d'abord le fruit de son dynamisme propre. C'est la multiplicité
des initiatives locales et leur fécondation mutuelle qui stimulent l'activité et
l'emploi. Les contraintes extérieures, la mondialisation, les changements
techniques sont moins des obstacles à surmonter que des opportunités.
L'usage des scénarios est d'autant plus abusif que ces derniers portent sur
le contexte futur en partant de la question " Que peut-il advenir ? " (Q1).
Cette question prospective naturelle conduit généralement les territoires, comme
les entreprises, à refaire le monde pour mieux oublier de se poser la question
essentielle des projets en partant de leur identité, de leur histoire, de leurs
forces et de leurs faiblesses et, finalement, du fameux " connais-toi toi-même "
des Grecs anciens. La question Q1 doit être précédée par la question Q0 : " Qui
suis-je ? ". Cette question préalable impose un retour aux sources sur ses
racines de compétences, les leçons des échecs et succès passés. L'analyse
stratégique redécouvre maintenant l'importance du " connais-toi, toi-même "
socratique. Avant de se demander où l'on veut aller, ce qu'il peut advenir et ce
que l'on peut faire, il faut savoir qui l'on est et bien se connaître. En effet,
comme le soulignait Vauvenargues : " Le sentiment de nos forces les augmente, le
sentiment de nos faiblesses les réduit ! " La prospective seule est
généralement centrée sur le " Que peut-il advenir ? " (Q1). Elle devient
stratégique quand une organisation s'interroge sur le " Que puis-je faire ? "
(Q2). Une fois ces deux questions traitées, la stratégie part du " Que puis-je
faire ? " (Q2) pour s'en poser deux autres : " Que vais-je faire ? " (Q3) et
comment le faire ? (Q4). D'où le chevauchement entre la prospective et la
stratégie. La prospective dans les territoires, comme dans les entreprises, a
tendance à oublier la question Q0 (la connaissance de soi, de son histoire
passée et de ses désirs pour l'avenir), qui est pourtant essentielle si l'on
admet que les facteurs de développement sont endogènes, pour se focaliser sur la
question Q1, la réflexion sur les scénarios de contexte. Cette réflexion n'est
pas inutile ; il est bon de se préparer à faire face aux éventualités. Mais elle
est forcément limitée, puisque l'avenir est imprévisible et reste à construire.
Tous les territoires seront confrontés aux mêmes contraintes et opportunités. La
différence viendra de la plus ou moins bonne capacité de certains à augmenter
leurs forces et réduire leurs faiblesses. Compter sur soi, voilà le comportement
le plus efficace et le plus à la portée des acteurs d'un territoire. Le
diagnostic et les prescriptions ne suffisent pas pour passer à l'acte. La
réussite du Q4 (" Comment faire ? ") passe par l'appropriation et, pour cela,
rien de tel qu'une bonne prospective participative en amont. La surestimation
des changements techniques et des risques de rupture Ce qui est
technologiquement possible n'est pas nécessairement économiquement rentable.
Ainsi, on a tendance à surestimer la rapidité des changements notamment
techniques et à considérer que l'on vit une période de mutations sans précèdent,
après laquelle rien d'aussi important ne se produira. Dans la foulée, certains
vont même jusqu'à dire que l'on serait rentré dans l'ère d'un monde fini et que
ce serait la fin de l'histoire ! Ce biais est naturel. Chaque génération
considère que son époque est exceptionnelle. Forcement, puisque c'est la seule
qu'elle vivra ! Cessons donc de nous faire peur et de nous impressionner les
uns les autres en annonçant, par exemple, que les deux tiers des produits ou des
connaissances de demain n'existent pas encore aujourd'hui ! Sur bien des plans
l'Europe de 2020 ressemblera à celle d'aujourd'hui : les enfants iront dans les
mêmes écoles où régneront toujours la craie et le tableau noir, malgré la
banalisation des ordinateurs dans les cartables. Les hommes de demain ne
s'activeront pas moins que ceux d'aujourd'hui. Ils chercheront dans le travail
au bureau comme dans la vie associative d'abord des lieux de reconnaissance
mutuelle, de lien social sans lesquels la vie perd son sens et devient l'enfer
de la solitude des individus branchés sur d'autant plus de réseaux
informationnels qu'ils ont faim de chaleur humaine ! C'est le grand paradoxe
des sociétés modernes : grâce aux technologies de l'information, chacun est plus
proche, branché sur le monde entier, mais n'a plus de prochain à qui parler.
Certains payent même fort cher pour qu'un psychanalyste les écoute ! Du point de
vue du contact humain, le travail à distance ne constitue pas non plus un
progrès, c'est la raison pour laquelle il restera marginal. En effet, il n'y a
pas de réponse technique ou économique à des problèmes qui sont d'une autre
nature : c'est comme si l'on donnait un bonbon à un enfant qui réclame de
l'affection. Les grandes questions de demain sont d'abord liées aux fractures
sociales et au vide spirituel d'une société où le tout économique ne suffit pas
à donner un sens à la vie et à l'action. La sous-estimation des inerties
Si l'on surestime les changements, c'est aussi parce que l'on sous-estime
les inerties, c'est-à-dire ce qui ne change pas ou très lentement. En réalité,
le monde change mais les problèmes demeurent car ils sont liés à la nature
humaine qui apparaît comme le grand invariant de l'Histoire. Ce sont les mêmes
pulsions de pouvoir, d'argent, d'amour et de haine qui animent les hommes
d'aujourd'hui comme ceux de la Grèce ancienne. Les hommes politiques savent bien
que la proportion de traîtres, aujourd'hui, n'a pas diminué depuis Judas.
Seulement l'espérance de vie ayant augmenté, ce sont des amis de 20 ans qui les
trahissent ! Tout ou presque, a déjà été dit ou entendu. Mais chacun a besoin de
le redécouvrir par lui-même, pour se l'approprier et s'en persuader. Il faut
étudier et connaître la nature humaine pour comprendre ce qui se passe. Il faut
retrouver la mémoire du passé pour éclairer l'avenir et se souvenir de ces
propos tenus dans le film Le guépard : il faut que tout change pour que tout
recommence ! Le monde change, mais les hommes conservent, au cours du temps, de
troublantes similitudes de comportements qui les conduisent, placés devant des
situations comparables, à réagir de manière quasi identique et par conséquent
prévisible. Une innovation, c'est moins une idée nouvelle que l'abandon
d'une idée ancienne. L'idée existait, mais elle n'arrivait pas à percer sur le
marché en raison du poids des habitudes. Nous sommes dans une économie de la
diversité. La tendance est à la production de masse de la variété à petite
échelle. Il faut donc innover, oui. Mais en ciblant des besoins assez simples
qui correspondent aux grandes préoccupations de notre société : satisfaction des
besoins de base (se nourrir, se chauffer, se vêtir, se déplacer) mais aussi
solitude grandissante, craintes pour la santé, la sécurité personnelle,
développement durable … Les comportements humains et les besoins fondamentaux ne
changent pas autant que le voudraient les spécialistes du marketing. Vraies
questions, faux problèmes : se méfier des consensus et des idées reçues Il
n'y a pas de bonne réponse à une mauvaise question. Et pour se poser les bonnes
questions il faut se méfier des consensus et des idées reçues. Quand tout le
monde est d'accord, c'est suspect et cela mérite d'être regardé de plus près.
C'est ce réflexe de bon sens qui nous a conduit à beaucoup travailler ces trente
dernières années pour presque à chaque fois conclure que les idées reçues sont
erronées. Il y a peu de chances de prescrire les remèdes appropriés si l'on se
trompe de diagnostic comme on risque de le faire en suivant les idées dominantes
et à la mode. Mais comment se poser les bonnes questions ? La chasse aux
idées reçues est un exercice risqué pour la réputation intellectuelle.
Généralement, les idées à contre-courant sont très appréciées par ceux qui ne
vivent pas du courant en question, mais dès que l'on se mêle de leurs affaires,
cela devient vite intolérable. J'ai vécu cette histoire à propos des articles
sur la " surabondance d'énergie "4 en 1978, au moment où le lobby des
nucléocrates était dominant. J'ai republié cet article presque mot pour mot
vingt ans plus tard5 ; une chose avait changé le prix du pétrole passé de $12 à
$45 le baril et les réserves prouvées de 30 à 47 ans ! En 2007, avec un pétrole
proche de $100 le baril, on a probablement plus d'un siècle, voire deux, de
réserves prouvées. Mais aucun chiffre ne circule car cela remettrait en cause
l'alarmisme ambiant et l'intérêt des énergies de substitution dont les
biocarburants. On commence à se rendre compte que le développement inconsidéré
de ces derniers a conduit à indexer tous les prix des matières premières
agricoles sur l'énergie. Résultat : les produits alimentaires voient leur prix
flamber et le spectre des pénuries et des famines resurgit. Nous n'avons à
l'échelle de la planète que deux mois de consommation de céréales devant nous.
Et il faudrait consacrer 29 % des terres cultivables pour produire l'équivalent
en biomasse de 10 % des carburants fossiles consommés. L'augmentation des prix à
la pompe et les réglementations en faveur des économies d'énergie dans le
transport et l'habitat sont certainement de meilleures voies à suivre. Il
n'était pas non plus facile de dénoncer trop fortement la " japanosclérose " et
certaines " japoniaiseries " sur le management dans les années 806, ni même la
maladie du diplôme en 19887. Au tournant du XXIe siècle, au moment de la flambée
de la nouvelle économie et de la déraison des marchés, il fallait beaucoup de
bon sens, et un peu de mémoire, pour se rendre compte que la nouvelle croissance
était une vieille lune (2000)8. Les mirages collectifs, les aveuglements et
les refus de voir ne datent pas d'hier. Et l'époque moderne n'échappe pas à ce
constat. Tout se passe comme si les sociétés humaines passaient d'un mirage à
l'autre pour mieux se cacher la forêt des vrais problèmes qui sont de nature
sociale et organisationnelle. Les clichés des années 2000 portent désormais sur
la mondialisation, les délocalisations, la société de la connaissance,
l'innovation ou le réchauffement de la planète9 ; leur remise en cause suppose
aussi une bonne dose de témérité et comme toujours une part de risque pour la
réputation intellectuelle future. Société de la connaissance et mirage
technologique Au sommet de Lisbonne en 2000, l'Europe s'est entichée du
concept de société ou d'économie de la connaissance, pour lequel elle s'était
même fixée un objectif de leadership mondial. L'Europe vieillissante se
rassurait pour l'avenir, s'imaginant peuplée de cheveux gris savants, jeunes
d'esprit et champions de l'innovation. Après la société de l'information des
années 80, la nouvelle économie des années 90, les abonnés du mirage
technologique ont lancé un nouveau concept, la société de la connaissance, pour
dire la même chose ou presque. Société de la connaissance, économie de la
connaissance, knowledge management (Pesqueux, Durance, 2004)… autant de concepts
actuellement en vogue, tant dans le milieu des entreprises et des institutions
qu'en sciences de gestion. Certes, la capacité des organisations à " apprendre à
apprendre " est devenue un facteur clé de compétitivité, mais les entreprises
développent des pratiques contraires : l'urgence et la réactivité prévalent sur
l'anticipation et le projet. La pollution informationnelle par Internet ne
suffit pas, il faut plus que jamais apprendre à trier le bon grain de l'ivraie.
Hélas, la mémoire des idées est ignorée, voire détruite. Ainsi, en 2002,
Schlumberger a racheté la Sema, temple de la matière grise du conseil en
entreprises des années 60-70, et envoyé toute la documentation, ouvrages
introuvables et rapports d'études archivés depuis 40 ans, à la benne à ordure.
La mise à la casse des travailleurs âgés de plus de 55 ans, qui sont porteurs de
ce fameux capital humain, tant vanté par ailleurs, témoigne du même gâchis. Le
management par la connaissance ne peut se faire sans management de la
connaissance. Pour aller dans le sens de l'économie de la connaissance, il faut
certainement respecter la connaissance et non la maltraiter. La société de la
connaissance est un beau défi, à condition de commencer par faire en sorte qu'il
n'y ait plus 20 % des enfants qui entrent en sixième sans savoir correctement
lire, écrire et compter. Car il n'est de richesses que d'hommes éduqués !
L'homme se comporte vite comme un animal sauvage dans une société barbare. La
civilisation est fragile et ne tient qu'au fil fragile de l'éducation. Trois
clefs pour la compétitivité : anticiper, innover et motiver Quelles que
soient les incertitudes de l'avenir, les entreprises seront confrontées aux
mêmes tendances et devront faire face aux mêmes ruptures. Comme toujours, les
structures, les comportements et la qualité des hommes feront la différence
entre les gagnants et les perdants - raison pour laquelle l'on trouve des
entreprises performantes dans des secteurs dits en déclin ou, au contraire, en
perte dans des secteurs dits porteurs. Ainsi, lorsqu'une entreprise est en
difficulté, il ne sert à rien de la subventionner en cherchant un bouc émissaire
dans les mutations technologiques ou dans la concurrence déloyale. Tout
s'explique, le plus souvent, par un défaut de qualité du management incapable
d'anticiper, d'innover et de motiver les hommes. Le même constat s'applique aux
territoires en difficulté : avant de les aider, il faut d'abord changer les
dirigeants. Innovation compétitive : la technologie n'est pas l'essentiel
Valoriser ou innover ? Les entreprises ont trop souvent tendance à
privilégier l'une de ces dimensions au détriment de l'autre. Pourtant, les deux
voies sont complémentaires et nécessaires. Il faut, tout à la fois, valoriser ce
qui peut l'être, par réduction des coûts et amélioration des performances et
innover pour toujours faire plus, mieux et différent, par rapport aux
concurrents. Ce ne sont d'ailleurs pas les mêmes hommes qui doivent être en
charge de la valorisation : l'un doit réduire les coûts, l'autre doit investir
et prendre des risques. De son côté, l'innovation (littéralement, "
l'introduction d'une nouveauté ") ne se réduit pas aux volets technologiques
(innovation de process, de produits) reliant la Recherche et Développement à la
production et au marché. Il ne faut pas négliger les innovations de distribution
(lien entre la production et le marché) qui, tout autant que les précédentes,
peuvent être profitables : songeons au conditionnement de l'eau minérale en
petites bouteilles de 50 cl ; de nouveaux marchés très rentables se sont ainsi
ouverts. Si les trois pôles (recherche, production et marché) définissent
bien un " triangle de l'innovation ", celui-ci n'est qu'une partie des dix faces
de ce que Marc Giget a baptisé le " Diamant de l'innovation ". En effet, il faut
tenir compte de toutes les ressources fondamentales de l'entreprise et relier
les trois pôles précédents aux deux ressources manquantes : humaines et
financières. Ainsi, c'est innover financièrement que de transformer ses
lecteurs en actionnaires comme l'a fait le journal Le Monde. C'est encore
innover que de diffuser ses produits par quelques clients relais tel Tupperware.
Au total, il y a dix axes possibles d'innovation à explorer dans le diamant de
Marc Giget. Aucun d'entre eux n'est préférable a priori, il faut évaluer les
coûts, les risques et les perspectives de chaque axe avant de privilégier tel(s)
ou tel(s). Retenons l'idée : l'innovation n'est pas synonyme de technologie. La
connaissance est bien le moteur de l'innovation. Ce n'est pas une raison pour
cultiver le mirage technologique et la fuite en avant dans les dépenses de
R&D. L'innovation n'est pas uniquement technique, mais aussi commerciale,
organisationnelle et financière. La technologie, bien qu'importante, ne saurait
constituer l'essentiel. Cessons de considérer que la dépense de R&D est
le principal indicateur porteur d'espoir pour l'avenir. Plus que le montant,
compte l'efficacité de la dépense. Les comparaisons internationales montrent que
les entreprises les plus performantes dans un secteur sont celles qui font un
effort moyen en R&D et qui, donc, agissent en dépensant moins. Le cabinet
américain de conseil en stratégie Booz Allen Hamilton a même montré, en
analysant les 1 000 premières entreprises mondiales, selon leur budget R&D,
qu'il n'y avait pas de lien direct entre le montant des dépenses de recherche et
développement engagé et le succès de ces entreprises, qu'il soit mesuré en
termes de croissance du chiffre d'affaires, de rentabilité ou de retour sur
investissements pour les actionnaires10. Le même constat se vérifie au sujet des
Etats : les petits pays comme l'Irlande ont un effort de R&D moindre que les
grands, mais une croissance du PIB supérieure ! A la lumière de ce
diagnostic, faut-il vraiment, comme le préconisent tant de rapports officiels,
s'inspirer du pays leader, les Etats-Unis, et lancer des grands projets de
recherche dans les secteurs de haute technologie (technologies de l'information,
armement, aéronautique) et développer l'enseignement supérieur long ?
Qu'il soit permis de douter de ce remède éternellement avancé. Les
Etats-Unis ne sont pas aussi performants qu'on le dit, à en juger par leur
déficit extérieur abyssal (700 milliards de dollars !) ; ils vivent, grâce à
leur rente impériale, bien au-dessus de leurs moyens et cela n'est pas durable.
La France, contrairement à l'Allemagne, investit déjà beaucoup trop dans les
secteurs " recherchivores " (40 % des dépenses publiques de recherche sont
concentrés dans le nucléaire, l'espace et le militaire et profitent d'abord à
quelques grandes entreprises) et pas assez pour stimuler les recherches dans les
secteurs de moyenne ou basse technologie et dans les PME ; ces dernières
bénéficient de moins de 10 % de l'effort public de recherche. La France a,
aussi, presque deux fois plus de diplômés de l'enseignement supérieur que
l'Allemagne, cinq fois moins d'apprentis et son solde extérieur en bien
d'équipements est trois fois plus faible ! Cherchez l'erreur ! La clé de la
compétitivité ne consiste pas à fonder sa stratégie sur les technologies, mais à
intégrer au mieux ces technologies dans une stratégie, pour atteindre des
objectifs souhaités avec des équipes motivées. En effet, c'est le management et
les hommes qui font la différence… Un bon département de R&D ne doit pas
être gigantesque. Il doit simplement être certes capable d'inventer mais surtout
de capter les idées beaucoup plus nombreuses venues de l'extérieur. Mais pour
copier, il faut savoir lire ! D'où l'importance qu'il y a à recruter des
chercheurs de haut niveau, reconnus par des pairs, prêts à montrer leur copie
pour être reconnus. Il faut de plus mettre les chercheurs en relation avec les
hommes du marketing et de la vente qui sont au plus près des attentes des
clients et fournisseurs dont on sait qu'ils sont à l'origine des deux tiers des
innovations. Les magiciens de la croissance Henry Ford l'avait bien dit :
" Prenez-moi tout, mais laissez-moi les hommes et je recommencerai tout. " La
mobilisation de l'intelligence créative est d'autant plus efficace qu'elle
s'inscrit dans le cadre d'un projet explicite et connu de tous. C'est par
l'appropriation que passe la réussite. Motivation interne et stratégie externe
sont donc deux objectifs indissociables qui ne peuvent être atteints
séparément. La croissance compétitive de longue période tient à l'innovation
et à la prise de risque. Les entrepreneurs en sont bien les magiciens. Hélas, le
déficit d'entrepreneurs est aussi l'un des traits fondamentaux de l'exception
française. Ces mêmes élites, souvent issues de l'administration, se comportent
en gestionnaires de l'existant. Or la gestion ne doit pas être confondue avec la
stratégie : la première minimise les risques, la seconde les optimise. On le
sait, c'est l'activité qui crée l'emploi. C'est donc l'esprit d'entreprise qu'il
faut encourager au sein des sociétés existantes (intrapreneur-ship) ou créées en
vue de nouveaux développements. De la vertu des ruptures et des facteurs
briseurs d'habitudes Si le principal facteur de compétitivité et d'excellence
des entreprises est bien le facteur humain et organisationnel et s'il faut
toujours des processus pour impliquer les hommes et susciter leur motivation, la
question reste posée de savoir pourquoi ces processus changent au cours du
temps, diffèrent d'un pays à l'autre et apportent, suivant les cas, des succès
ou des échecs, brefs sont contingents ? Le constat de la contingence des clefs
de l'excellence et de la fragilité des modes managériales serait désespérant
s'il n'était possible d'en tirer un principe de management résistant bien à
l'épreuve du temps. Les 1 001 clés de l'excellence et le principe de
contingence Le principe de contingence affleure régulièrement dans la
littérature dès 1968. P. Lawrence et J. Lorsh11 écrivaient : " Il n'y a pas une
structure qui est meilleure mais plutôt différentes structures qui sont les
meilleures dans différentes conditions. " Les facteurs clés de succès,
universels, valables en toutes circonstances, n'existent pas. Le zéro stock et
les flux tendus ont été des objectifs rentables pour certaines entreprises mais
aussi très coûteux pour d'autres. Les théoriciens du management devraient se
rappeler les leçons de la statistique et ne pas confondre corrélation avec
causalité. Il faut donc reconnaître le principe de contingence et admettre qu'il
y a des combinaisons humaines, organisationnelles, techniques et financières qui
sont efficaces, dans un contexte donné et qui ne le sont plus dans d'autres. Ces
combinaisons sont multiples et changeantes au cours du temps. Les facteurs
briseurs d'habitudes et le principe de changement Une autre caractéristique
peut être avancée, c'est le principe de changement " source de diversité ". L'on
sait bien que " l'ennui naît de l'uniformité ". La variété est un stimulant
indispensable à la motivation ; sans elle, l'efficacité s'étiole, avec elle ;
tout est possible. Souvenons-nous des expériences d'Elton Mayo12, dans les
années 1930, qui en augmentant, puis en diminuant, l'intensité de la lumière
dans les ateliers de Western Electric améliorait chaque fois le
rendement. D'où une conclusion paradoxale, la clef universelle de
l'excellence n'existe pas ! Elle doit être remodelée en permanence, au gré des
évolutions de l'environnement, et contre les habitudes qui figent les
organisations dans un sommeil parfois mortel. Il y a mille et une clés pour
l'excellence (principe de contingence) et il faut sans arrêt en changer
(principe de changement). Comme dans le sport, les hommes ont besoin de
facteurs " briseurs d'habitudes " pour rester motivés et la compétition sportive
est organisée en ce sens. Les joueurs doivent relever des défis sans cesse
renouvelés, ne serait-ce que par la succession toujours singulière des victoires
et des défaites. Le management avisé est celui qui introduit régulièrement de
tels facteurs dont l'homme a besoin pour rester motivé, diverti, être stimulé
par des enjeux d'autant plus mobilisateurs qu'ils sont nouveaux, d'autant plus
pertinents qu'ils s'inscrivent dans une trajectoire cohérente. C'est dans la
logique de cette courbe enveloppe qu'il faut comprendre la succession des modes
en management. Toutes sont marquées par des succès et des échecs, et le flacon
ne suffit pas à communiquer l'ivresse de la motivation, celle-ci cessant une
fois le processus d'implication achevé. Il faut alors trouver un nouveau défi,
comme le développement durable, pour relancer l'ardeur des hommes, au cœur de la
différence. Le développement durable, un levier pour l'innovation Le
développement durable est trop souvent perçu dans sa seule dimension
environnementale, ce qui est une erreur. Les changements auxquels nous sommes
confrontés sont bien connus : ils ont pour nom mondialisation, vieillissement
des populations, déséquilibres économiques et sociaux, réchauffement de la
planète, l'épuisement de certaines ressources naturelles minérales, végétales,
animales… Ils engagent la responsabilité des entreprises dans leur action au
service de la croissance et de l'emploi. L'ensemble ces changements
s'inscrit dans la problématique du développement durable dont la formulation
date de 1987 (Rapport Brundtland) : " Un développement qui répond aux besoins du
présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux
leurs. " L'homme est au cœur du développement durable, il n'y a pas de
développement durable sans enfant et pas de croissance sans berceaux. On
distingue classiquement les trois piliers (environnemental, économique et social
) du développement durable : - les problématiques environnementales (milieux
naturels, pollutions, ressources, risques, qualité de la vie…) ; - le "
développement " (économique et social, notamment dans les PVD) ; - la
responsabilité sociale des entreprises (notamment dans les pays développés, loi
NRE en France, notations… En organisant les assises de l'environnement et non
celle du développement durable dans sa globalité, le nouveau gouvernement révèle
son caractère de néophyte en la matière, ce qui est inquiétant. En effet,
poussées à l'extrême, les revendications environnementalistes animées par le
principe de précaution peuvent paralyser l'action. Il y a des freins
réglementaires croissants à l'innovation, notamment en matière d'expérimentation
animale ou végétale. On peut s'interroger sur les OGM et la recherche médicale
sans pour autant les retarder chez nous, alors qu'ils se développeront de toute
façon ailleurs. Le développement durable est une extraordinaire chance à
saisir par les entreprises : toute contrainte est une opportunité. Tous les
défis de recyclage de retraitement, d'économie d'énergie sont porteurs de
réponses innovantes et profitables. Dans le domaine alimentaire comme dans
l'éthique de production, la traçabilité va s'imposer et entraîner le
renforcement de la proximité et du raccourcissement des chaînes qui vont du
producteur au consommateur. Bref, le développement durable va dans le sens
d'une production locale (pourquoi produire ailleurs ce qui peut l'être ici sans
coût de transport et émission de CO2 ?), c'est aussi une barrière non tarifaire
aux importations lointaines de pays à bas coût . La croissance en quête de
sens et de développement durable Les hommes ont besoin de projets pour
donner sens à leur vie. Marchant ainsi vers l'avenir autrement, ils trouvent, en
chemin, l'essentiel de ce qu'ils cherchent dans la vie : le lien social et la
reconnaissance mutuelle que procure toute aventure en commun. C'est bien ce que
signifie le proverbe allemand Der Weg ist das Ziel, " le chemin est le but
". Dans bien des domaines, l'accumulation de quantité a entraîné la baisse de
qualité. Songeons aux relations humaines : la multiplication des moyens de
communication n'empêche pas la solitude et l'isolement de se développer plus que
jamais. Une croissance plus riche en qualité pourrait aussi signifier plus de
bien-être. Qui a dit qu'il fallait consommer toujours plus de biens matériels
pour être plus heureux ? La croissance, c'est un peu comme la boisson : plutôt
que de consommer toujours plus du même vin ordinaire, le progrès consiste à
consommer autant voire moins d'un grand cru. Pour être heureux dans la cité,
l'homme doit aussi s'épanouir au travail et réciproquement : le bonheur est
indissociable. Il est global où il n'est pas. Que diraient les
écologistes si, depuis vingt ans, le taux de fécondité des baleines était divisé
par deux pour se situer à la moitié du seuil de renouvellement ? Ils
alerteraient certainement l'opinion internationale et les médias. C'est bien
pourtant ce qui se passe pour les Catalans et les Lombards dont la variété
culturelle mérite d'être préservée. L'espèce humaine dans son ensemble n'est pas
menacée de disparition, mais la diversité des cultures contribue à la richesse
de son patrimoine. Compte tenu des enjeux, le principe de précaution, si
souvent évoqué en matière écologique, devrait aussi s'imposer en matière
démographique. Il faudrait traiter le lien démographie-croissance économique
comme on le fait pour les activités humaines et le réchauffement de la planète :
lancer des études et des recherches pour tester les hypothèses de causalités et,
en attendant, prendre des mesures conservatoires en faveur de la natalité.
Protéger l'héritage de la planète, c'est bien, mais à condition de ne pas
oublier les héritiers ! Qui dénonce cet oubli ? Personne, ou presque, il est "
politiquement incorrect ", à notre époque, de défendre les enfants aussi bien
que les baleines. Quant au principe de précaution, son application
maximaliste pourrait s'avérer dangereuse et être un frein à l'innovation. Si,
avant d'agir ou de lancer un produit, voire une recherche ou une
expérimentation, on doit prouver que cela ne comporte aucun risque, on va
forcément paralyser l'action. Il n'y a pas d'action et, dans bien des cas, le
plus risqué serait de ne pas agir. Si on appliquait le principe de précaution,
on ne ferait pas d'enfants ! Michel Godet
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