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Quelle
maîtrise des risques technologiques ?
Alain Vallée, Directeur délégué aux
activités nucléaires, CEA Saclay
S'il est un domaine où l'évolution de la pensée
humaine a été très lent, c'est bien celui de la compréhension et la maîtrise du
risque. Pour aborder et comprendre les grandes étapes de cette évolution, une
définition un peu technique s'impose : on dira que le risque est la conjugaison
de la probabilité d'un événement et des pertes provoquées par cet événement.
Plus l'événement est probable, ou plus ses conséquences sont importantes, et
plus le risque est important. Les Grecs, dont on dit qu'ils ont tout inventé,
se sont totalement désintéressés du sujet, écrasés par un destin incontournable
gravé dans le fer et l'airain, et filé par les Parques. Les premières
approches sur les probabilités ont été développées par Girolamo Cardano, Cardan
en français, un ami de Léonard de Vinci, qui, comme tous les penseurs de la
Renaissance, présentait des goûts éclectiques, dont celui du jeu. Malgré cette
percée conceptuelle, il fut incapable d'abandonner la notion de destin, si la
légende dit vrai, car, fervent astrologue, ayant prévu avec précision la date de
sa mort, il n'eut d'autre choix que de se suicider au jour dit. C'est encore
un joueur invétéré, le chevalier de Méré, qui poussa Pascal à inventer la notion
d'espérance mathématique, résultat du produit de la probabilité d'un événement
et de ses conséquences, et donc mathématiquement identique à la notion de risque
dont nous parlions tout l'heure. Cette avancée permit de comparer des événements
ayant des conséquences et des probabilités différentes ; Pascal, lui aussi,
utilisa, à son propre compte, cette avancée pour poser son fameux pari sur
l'existence de Dieu. Il est intéressant de noter que les étapes essentielles
vers une approche rationnelle et mathématique du risque ont été initiées ou
portées par des joueurs de dés, et donc vers la recherche du gain. Elles n'ont
été en aucun cas motivées par la crainte de catastrophes, à l'époque
essentiellement naturelles, et donc fruits d'un destin devant lequel l'homme
était désarmé. La civilisation industrielle changea cela, avec son lot
d'accidents créés par l'activité humaine. Mais il fallut attendre la seconde
moitié du XXe siècle, avec Morgenstern et Von Neumann, pour que la théorie des
jeux prenne forme et commence à être déployée dans les domaines économiques,
stratégiques, politiques ou militaires, et que gains, pertes et événements
soient analysés par le même formalisme. Deux industries naissantes allaient
alors faire avancer de façon significative l'approche des risques technologiques
issus des systèmes d'ingénieries complexes : le nucléaire et l'aéronautique.
Prenons l'exemple du nucléaire. Après la guerre, en fin des années 40 et au
début des années 50, il y avait déjà aux Etats-Unis une conscience forte des
bénéfices pouvant être apportés par l'énergie nucléaire civile, mais aussi de
ses risques. L'" Atomic Energy Commission ", créée en 1947, eut pour mission
d'encadrer et de contrôler les industriels impliqués dans le développement, la
conception, la réalisation et l'exploitation d'installations nucléaires, d'abord
militaires, puis civiles. Les industriels, conscients des enjeux et des
conséquences d'un accident grave sur une industrie naissante, s'impliquèrent
fortement dans la démarche. Dans une première phase, disons de 1954, date de
l'" Atom Energy Act ", à 1978, date de l'accident de " Three Miles Island ",
l'effort se concentra sur les quelques scénarios accidentels a priori rares et
très graves, qui, à partir d'un précurseur comme la rupture d'une grosse
canalisation de refroidissement, pouvaient conduire à la fusion du cœur et au
relâchement des corps radioactifs issus de la réaction en chaîne dans
l'environnement de la centrale. Pour réduire les risques, on travailla de
manière équilibrée sur leurs deux éléments constitutifs : - la
probabilité de l'événement, par une approche de prévention : identification des
éléments sensibles et précautions particulières dans leur fabrication et leur
contrôle, jetant ainsi les bases d'une approche " qualité " maintenant largement
déployées dans tous les secteurs industriels ; - les conséquences de
l'événement, par une approche de mitigation, du latin " mitigare ", adoucir,
atténuer. Cela conduisit à implanter des systèmes, nombreux et diversifiés, de
sûreté ou de sauvegarde, pour arrêter le réacteur en cas d'incident et l'amener
à un état sûr. En parallèle, la réflexion conceptuelle se complexifiait et
s'enrichissait et, en 1975, le doyen du MIT, le professeur Rasmussen, sortait à
la demande de l'administration américaine un document dont le nom était " The
reactor safety study ", passé à la postérité comme WASH-1400. Cette étude
analysait de façon rigoureuse et exhaustive tous les événements pouvant se
produire dans un réacteur nucléaire à eau légère, en considérant une plage de 7
décades de probabilité et en y traitant l'ensemble des défaillances
possibles. Cette méthode d'analyse combinant arbres de fautes et arbres
d'événements est rigoureuse et exhaustive. Cependant, la qualité des résultats
est fortement corrélée à la qualité des tables de probabilités de défaillance
des composants du réacteur, qui n'étaient pas, à l'époque, très précises. Si,
d'un point de vue quantitatif, le rapport présentait des faiblesses, par contre,
d'un point de vue qualitatif, il bouleversa la vision qu'on avait des problèmes
de sûreté des réacteurs. Par exemple, il montra que des accidents graves peuvent
être le résultat d'un empilement de défaillances multiples très probables, et
non uniquement d'un événement rare comme une rupture de tuyauterie. Ceci fut
corroboré quelques années plus tard par l'accident de " Three Miles Island ",
issu de multiples défaillances, dont certaines provoquées par les opérateurs de
la centrale. Le facteur humain est un élément essentiel, qui introduit une
complexité supplémentaire dans l'approche des risques et nécessite donc un
développement particulier. L'homme moderne est le résultat d'une longue
sélection naturelle où ceux qui avaient les meilleures réactions face à une
situation de danger étaient ceux qui survivaient et se reproduisaient. Donc,
nous avons hérité d'un système de défense automatique contre les risques, au
travers de la peur, de l'agressivité et autres comportements divers.
Malheureusement, nos ancêtres ont passé plus de temps dans les savanes que
dans un monde technologique, ce qui fait que notre programmation n'est peut-être
pas la plus adaptée à la civilisation actuelle. Et c'est une des raisons qui
font que la population a une perception des risques souvent éloignée de la
réalité. Beaucoup d'études ont été menées sur le sujet, cherchant à mettre en
lumière les mécanismes complexes et variés de nos comportements dans ce domaine.
Les enjeux en sont importants, mais le sujet est sensible, car entre risque
et peur, la frontière est floue ; la peur est le premier instrument de
domination utilisé pour conforter un pouvoir : la cohésion autour des pouvoirs
totalitaires s'est toujours construite contre un ennemi désigné, qu'il soit de
l'intérieur ou de l'extérieur. Cette démarche, qui cherche à convaincre par
la peur, se retrouve de façon quotidienne dans nos journaux, agitée par des
lobbies : peur du climat, peur des OGM, peur des déchets nucléaires, peur de la
récession… tous sujets dont les médias sont friands. Ceci conduit à une approche
forcément biaisée des problèmes de risques, et, souvent, à des opinions
irréalistes qui entrent dans le sens commun populaire. Mais revenons à notre
propos, celui de l'entreprise qui doit opérer une installation présentant des
risques technologiques importants, comme un avion ou une centrale
nucléaire. Ces installations sont construites et pilotées par des opérateurs
humains, qui, au fil du temps, perdent la conscience des risques qu'ils gèrent
(la banalisation par le quotidien), ou qui, en situation de crise, sont dominés
par leurs émotions et peuvent réagir de façon confuse. Des travaux importants
sur le comportement humain dans de telles situations ont été menés ; ils ont
conduit à revoir la conception des systèmes complexes afin de simplifier et de
clarifier les actions humaines nécessaires et à mettre un accent particulier sur
l'interface homme-machine. L'aménagement du poste de travail, la formation,
l'élaboration d'informations synthétiques pour l'aide à la décision sont des
éléments clés d'amélioration. Dans le domaine de l'aéronautique, les progrès
sont particulièrement visibles, car les accidents y sont à la fois suffisamment
rares pour être acceptables et suffisamment fréquents pour établir des bases
statistiques représentatives. Cependant, malgré ces efforts, il reste des
impondérables, et on commence à voir une saturation des gains, car plus le
système est complexe, plus le risque de chaos ou d'imprévisibilité est grand. Le
risque zéro n'existe donc pas, et n'existera jamais. Malgré cela, il faut garder
raison, et les niveaux atteints aujourd'hui sont très bas. Obnubilé par les
peurs, on oublie trop souvent que notre civilisation est la civilisation la plus
sûre qu'ait jamais connue l'humanité. Dans le domaine de la maîtrise des
risques, le nucléaire et l'aéronautique sont beaucoup plus avancés que la
plupart des autres domaines industriels : la sécurité n'est entrée que récemment
au centre des préoccupations des constructeurs automobiles ; le suivi en Europe
des installations industrielles à risques a été décidé en 1982, à la suite de
l'accident de Seveso. Les raisons de cette différence sont simples, et sont
liées à deux particularités communes à ces industries : - les radionucléides,
gazeux ou sous forme de poussières, et les avions ne connaissent pas les
frontières ; les autorités de sûreté nationales doivent donc dialoguer, échanger
des informations, conduisant ainsi à une certaine homogénéité dans les
approches. La sûreté a donc le même coût dans tous les pays, et donc ne distord
pas la concurrence. - les entreprises qui conçoivent et construisent les
réacteurs nucléaires et les avions commerciaux sont peu nombreuses, de par le
monde, et doivent avoir des assises financières importantes pour porter les
nouveaux développements. Ce sont des milieux restreints peu favorables à de
nouveaux entrants cherchant à casser le marché. En conclusion, les outils et
les méthodes permettant d'aborder les risques technologiques de façon
rationnelle, dans un équilibre maîtrisé des coûts et des enjeux, existent. Mais
on peut penser qu'il faudra du temps pour développer une approche de prévention
homogène sur l'ensemble des activités technologiques à risques, car
l'acceptation par les populations est nécessaire, et la hiérarchie des peurs
n'est pas forcément celle de la raison. De plus, la sûreté et la sécurité ont un
prix, tout comme la protection sociale. Dans un monde globalisé, une approche
différenciée fausse la concurrence et la vertu est pénalisée, même si les
économies induites par les vies humaines sauvées et par la réduction des
dépenses de santé sont valorisables. Assez curieusement, alors qu'on a les
moyens d'effectuer un large déploiement du principe de prévention sur des
risques avérés et qu'on ne le fait pas, on n'hésite pas à mettre en place le
principe de précaution qui présente les mêmes dangers, en terme de compétitivité
de notre industrie, sur des risques dont on n'est pas certain de l'existence. On
voit où sont les peurs ; on ne voit pas où est la logique. Alain
Vallée
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