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éditorial
La maturité
d'Israël Emile H. Malet
Israël a l'âge
de trois générations : 60 années depuis la proclamation de l'indépendance par
David Ben Gourion et les pionniers du mouvement sioniste. La Bible laisse
entendre, à travers la filiation des patriarches Abraham, Isaac et Jacob, que
trois générations sont nécessaires pour consacrer l'âge mûr et un destin
ordinaire. Destin d'homme, destin de peuple et destin d'une nation qui est née
et a cherché à se construire sur un socle de valeurs spirituelles et pacifiques
et qui aura connu depuis sa naissance au moins une grande guerre par décennie.
Destin d'un pays qui fit émerger des cités vivantes et une économie prospère à
partir du sable du désert et d'un patrimoine convoité par l'ensemble de
l'humanité. Destin d'un peuple fait d'autochtones palestiniens et du creuset de
juifs originaires de tous les continents, notamment d'Afrique du Nord, d'Europe
et de Russie. Israël force l'admiration par l'énergie déployée à bâtir, à
construire, à produire, à faire émerger un nouveau monde sur un sol de vieille
civilisation et de conflits religieux immémoriaux. Parler d'Israël au
présent, c'est faire le constat d'une incontestable réussite économique,
sociale, politique et culturelle. Le produit national brut de ce petit pays est
le plus élevé du Proche et du Moyen-Orient, soutenant la comparaison avec celui
des monarchies pétrolières. La société israélienne a intégré des vagues
migrantes intercontinentales avec une réussite mitigée mais honorable eu égard
aux difficultés sociales inhérentes au melting-pot. La démocratie israélienne
dure et persiste malgré les guerres, le conflit avec les Palestiniens, les excès
parlementaires d'une " démocratie participative " et le poids des partis
religieux de plus en plus intrusifs dans les milieux éducatifs et civils. La
vivacité socioculturelle d'Israël se mesure partout dans le monde, de salon du
livre en foire artistique et à travers les fructueux échanges (architecture,
urbanisme, agriculture bioperformante, technologies…). On pourrait presque
parler d'un bilan " globalement positif ", ce qui serait toutefois injurieux
pour un pays ouvert et divers et qui, malgré quelque arrogance de ses élites et
un mimétisme anglo-saxon, cherche à participer au mouvement du monde. En somme,
la force d'Israël à produire s'accompagne d'une faillibilité à partager les
heurs et les malheurs de la mondialisation. On pourrait chipoter sur le fait
qu'Israël n'en fait pas assez pour alléger la souffrance humaine causée par le
sous-développement dans un monde aussi imprévisible que dépourvu de qualités. Et
que l'égoïsme national y est, comme partout ailleurs, mis à profit selon des
critères plus intérieurs qu'universels, quand bien même le sionisme politique
propose une vision au long cours géographique et un accomplissement social. En
vain, dans la mesure où le fiasco idéologique du " progressisme " consécutif à
la chute du mur de Berlin et l'effondrement du communisme semble largement
partagé et à portée ubiquitaire. Israël n'y échappe pas, laissant le socialisme
des kibboutz aux oubliettes de l'Histoire. Le présent d'Israël s'articule
autour d'une histoire et d'une mémoire. Si des juifs palestiniens vivent sur
cette terre avec une antériorité équivalente aux musulmans palestiniens, voire à
d'autres peuples dotés d'une historicité encore plus ancienne, l'Etat d'Israël
créé en 1948 est une nouveauté tant du point de vue de l'histoire que de la
politique. Certes, il y eut jadis un royaume d'Israël à structure étatique, mais
la modernité d'Israël est une conquête idéologique du sionisme politique qui a
pris corps dès la fin du XIXe siècle en Europe centrale et s'est trouvé conforté
au XXe siècle par l'antisémitisme européen et l'extermination des juifs
d'Europe. Symétriquement, le nationalisme palestinien naîtra de la confrontation
idéologique avec le sionisme, ce qui vient légitimer de facto les deux faits
nationaux : israélien et palestinien, comme l'entendait la résolution des
Nations unies de 1948 sur le partage en deux Etats de l'ancienne Palestine,
successivement colonisée par une kyrielle d'empires. Israël naîtra en 1948, mais
pas l'Etat palestinien, à la fois parce que les pays arabes n'acceptaient pas la
création de l'Etat d'Israël et du fait de la désorganisation nationale et
politique des Palestiniens. Le résultat fut acquis par le sort des armes et les
Israéliens gagnèrent cette guerre d'indépendance, comme ils devaient gagner
militairement les guerres qui suivront. Ce succinct rappel historique doit être
complété de trois observations pour comprendre l'absence de solution au conflit
israélo-palestinien. Si le Proche-Orient est une terre de spiritualité et le
site de prédilection des trois monothéismes, ce qui illustre la prégnance in
situ du facteur religieux, il faut appréhender cette région à l'instar du reste
du monde en termes politiques pour que chacun des Etats proche-orientaux trouve
sa place dans le concert des nations. A ce niveau, l'approche réaliste et
pragmatique du grand historien Gershom Scholem appelant à distinguer " le plan
religieux et messianique de la réalité historique et politique "1 demeure
pertinente pour assurer la pérennité du sionisme politique. Nonobstant la
radicalisation du fait islamique par le Hamas, le Hezbollah et autre
fondamentalisme, la doctrine politique d'Israël doit rester laïque pour
envisager la création d'un Etat palestinien. En second lieu, le sionisme
gagnerait à restreindre son spectre politique en faisant montre de modestie
idéologique. " Je ne crois pas qu'il existe une solution à la question juive au
sens d'une normalisation des juifs, et je ne pense certes pas que la question
puisse être résolue dans ce sens-là en Palestine2. " Ardent sioniste et
également esprit religieux, Gershom Scholem met en garde contre une dimension de
" totalité " du sionisme qui isolerait Israël des nations et les juifs des
peuples de la planète. Si, pour l'historien, " la Palestine (au sens d'Israël)
est nécessaire " pour que s'affirme une destinée nationale, il met en garde
contre l'illusion de toute attendre d'une conquête, qu'elle soit territoriale ou
autre. Appréhendant l'avenir d'Israël et sa nécessaire sécularisation, Gershom
Scholem se fait plus explicite : " L'entrée du peuple juif dans l'histoire
signifie qu'il doit accepter de se mettre en face de ses responsabilités, de ses
réalisations et de ses déficiences3. " Si nous avons mis en exergue les
formidables réalisations et les nécessaires responsabilités d'Israël, il revient
de ne pas négliger sa déficience géostratégique qui place ce pays en position de
vulnérabilité par rapport à son voisinage arabe. Dès l'aube du XXe siècle, de
grands penseurs sionistes ou simplement sympathisants de l'" Etat juif ", à
l'instar d'Albert Einstein, Ahad Ha'am, Gershom Scholem, Léon Blum, Pierre
Mendès France, Sigmund Freud, ont exprimé leur inquiétude à propos de l'"
hostilité " de l'environnement et particulièrement des Palestiniens qui vivaient
sur cette terre. Cette clairvoyance lucide demeure, quoi qu'en pensent les
thuriféraires de la " cause ", la meilleure alliée d'Israël. Là encore,
Gershom Scholem a raison de dire que " la paix pour Israël est en même temps la
paix avec les Arabes "4, autrement dit la création d'un Etat palestinien aux
côtés d'Israël. Faute de cette réalisation, dont on pourra épiloguer sur les
responsabilités respectives des protagonistes, la maturité d'Israël s'en
trouvera biaisée et quelque part inaccomplie. Toute structure, pour demeurer
pérenne, doit trouver ses limites, entre Israéliens et Palestiniens il reste à "
clôturer les limites " pour cohabiter dans une souveraineté reconnue. Cette
absence de frontière entre Israël et ses voisins, si la faute en incombe
initialement au refus du plan de partage par les Etats arabes et les
Palestiniens, prive la région de la stabilité politique nécessaire. Les guerres
gagnées par Israël ont pu créer l'illusion d'un territoire pouvant s'agrandir
sans limites : le Grand Israël est une mythologie qui nourrit des rêves
inconsidérés et méprise la réalité des Palestiniens aspirant à vivre sur une
terre et dans une indépendance reconnue et souveraine. La projection d'un "
Grand Israël " ne résulte pas seulement des zélotes ou de la droite politique,
dès les années 1950 les responsables israéliens ont considéré que la flexibilité
territoriale constituait un atout géostratégique. Lors de la guerre des six
jours en juin 1967, l'option de conserver les territoires palestiniens conquis
militairement fut à l'origine d'une colonisation - dont on perçoit aujourd'hui
les méfaits et sur la société israélienne et par rapport à la radicalisation des
Palestiniens. A l'âge de maturité, Israël doit assurer son avenir dans des
frontières " sûres et reconnues ", tout comme devrait s'en doter l'Etat
palestinien à naître. Si l'obsession des frontières conduit souvent au
nationalisme, la non-fixation des frontières empêche toute solution politique.
Avec une économie performante et une démocratie persistante, Israël devrait se
fixer comme objectif politique d'avenir un tracé clair des frontières, quitte à
abandonner quelques scories grandioses et vaines. Il est des compromis d'avenir
qui valent des victoires sans lendemain. Et ce qui vaut pour Israël anticipe sur
ce que devront accepter les Palestiniens : un partage de la terre fondateur
d'une nouvelle loi (démocratie politique) à même de permettre la coexistence
pacifique entre les deux peuples. Emile H. Malet
1. Le prix d'Israël, Gershom Scholem, éditions
de l'éclat, p. 79. 2. Ibid., p. 48. 3. Ibid., p. 79. 4. Ibid., p.
119.
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