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« L’Afrique noire est-elle
si mal partie ? »
Par Guy BURGEL, Professeur à
l’Université Paris X, Laboratoire de Géographie Urbaine
Pour les
hommes de ma génération, le titre sulfureux de René Dumont « L’Afrique noire est
mal partie » (Seuil, 1962) resta longtemps comme un cri d’alarme et de
désespérance sur le continent. La personnalité de l’auteur, sa formation
intellectuelle (il était agronome), sa sensibilité anti-colonialiste et tiers
mondiste, son attirance publique ultérieure pour le parti écologiste, le
rendaient peu suspect de complaisance pour des valeurs « occidentales » à
l’universalisme arrogant ou pour l’impérialisme économique triomphant des
grandes institutions financières internationales. Et il faut bien dire
que, sans compter les conflits armés entre Etats, les querelles internes et
sanglantes entre peuples et ethnies qui semblent interminables à l’observateur
peu averti, les rivalités souvent brutales entre dirigeants, les indicateurs
objectifs paraissent encore donner raison à la prophétie maudite du prophète du
développement : fécondité qui tarde à baisser radicalement en Afrique
subsaharienne, comparée à l’Amérique latine ou à l’Asie, mortalité infantile
dramatiquement ravageuse, agriculture vivrière déficiente et faiblement
concurrentielle par rapport aux importations européennes ou américaines
subventionnées (on en voit les conséquences désastreuses en ce temps de
renchérissement spéculatif sur l’alimentation).
Pourtant, le jugement n’est-il pas trop pessimiste et
ne sous-estime-il pas les potentialités réelles du continent africain? Une des
données fondamentales des dernières décennies est l’urbanisation très rapide de
l’Afrique, qui passait encore inaperçue aux yeux de René Dumont, toujours hanté
par l’impasse de vieilles civilisations agraires brutalement confrontées aux
déséquilibres démographiques et au spectre de la faim. A quel titre cette
révolution urbaine, toujours décriée pour son caractère improductif et ses
exigences incommensurables d’infrastructures (adduction d’eau, assainissement,
voirie, équipements scolaires et sanitaires), peut-elle devenir une chance ?
Deux brèves incursions dans mon itinéraire de recherche et d’édition (Villes
secondaires d’Afrique, Villes en Parallèle n0 22, 1995, et Les villes du Gabon,
Villes en Parallèle n0 40/41, 2007) m’ont convaincu qu’il y a là des
perspectives inexplorées et sous-exploitées. Ainsi, les petites villes
n’apparaissent-elles pas seulement des formes de dispersion dans le corps social
des produits de la croissance et de la modernité (autres modes de se
nourrir, de circuler, de se distraire, d’échanger), mais aussi des
possibilités d’invention de logiques originales de production et de
consommation, et même d’apprentissage de la démocratie. De façon analogue, au
lieu de chercher aux maux réels de la ville africaine des solutions
d’aménagement importées coûteuses et à l’efficacité douteuse, ne serait-il pas
plus judicieux de s’appuyer sur des rationalités locales, même imparfaites, et
d’imaginer de nouvelles gouvernances adaptées à un véritable compromis
historique ? Mondialisation n’est pas uniformisation, et l’Afrique doit
certainement aussi trouver ses chemins propres du développement
durable.
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