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Quelle gouvernance des biens communs ? »
Intervention de Patrice Hernu, Administrateur Insee Conseiller du
directeur de l’Inhès - Conseiller scientifique au Medad Président de
France-Europe-Planète Bleue
Il existe toutes sortes de biens communs en relation avec l’idée de
développement durable. Ils posent des problèmes de gouvernance économique,
sociale ou territoriale. Sur le plan social, l’irruption de la question
environnementale n’épuise pas la question classique de la confrontation entre le
social et l’économique. Elle le repose en d’autres termes ; tel est le cas de la
problématique intergénérationnelle. Sur la question territoriale, les découpages
administratifs issus d’une société de mobilisation des forces de travail ne
correspondent plus aux besoins d’une gouvernance représentative des ressources
devenues rares. Les bassins éco systémiques par exemple s’accommodent mal des
circonscriptions administratives traditionnelles. En France, la décentralisation
a été conçue comme une alternative citoyenne à la déconcentration de
l’Etat-Nation. Cela n’apparaît plus comme la solution magique. Mais, pour la
gouvernance économique des biens communs, ceux par qui passent par une médiation
entre croissance et écologie, il est utile de recadrer le débat.
Les biens communs sont constitués des ressources ou des
services qui ne peuvent être mis en rivalité. Aussi, le plus souvent, leur
consommation ne réduit pas l’utilité que chacun trouvera à en poursuivre la
consommation. Ils ne sont pas taillés pour la concurrence et partant, le concept
de marché concurrentiel classique y trouve ses limites. Or, concilier croissance
et écologie, c’est également donner sa juste place au marché d’une part et aux
gouvernances non marchandes d’autre part. La tragédie des biens communs
découlent de leurs caractéristiques intrinsèques : leur consommation n’épuise
pas la propension à les désirer, leur valeur marginale est introuvable, sauf si
l’on parvient à les rendre appropriables, soit en définissant des droits de
propriétés individuels, soit en conférant à une puissance publique ou à une
agence déléguée les pouvoirs de coercition, contrepartie de leur utilité, pour
permettre de les gérer « durablement ». Faute de quoi, ces biens sont condamnés
soit à l’épuisement, soit, au contraire, à se constituer en monopole naturel en
raison de ce que les économistes appellent les « externalités de réseau ». On
voit bien comment par exemple les anciens monopoles naturels comme EDF ou la
SNCF oscillent entre les problèmes liés au monopole et l’insuffisance des
investissements productifs selon le régime qui leur est alloué.
Un mot pour compléter la définition : quand ces biens ne
sont pas appropriables par des individus ou par un acteur communautaire, ils
sont dits « publics ». De fait, la gouvernance des biens publics purs est
normalement dévolue à la puissance publique ou à une délégation de
celle-ci. Débattant de la gouvernance « critique », il faut donc se pencher
sur les biens publics mondiaux, ceux qui ont émergé avec la globalisation et
qui, face à l’absence de « puissance publique », au sens classique du terme,
font donc problème. Ces biens sont notamment :
•La réduction de la pauvreté dans le Tiers Monde
; •La préservation de la biodiversité ; •La préservation du climat et de
ses équilibres ; •La sécurité des approvisionnements énergétiques ; •La
liberté du commerce international ; •Et la stabilité du système monétaire
international.
Un facteur est commun à tous ces biens : le carbone et
l’équilibre macroéconomique entre les usages du carbone vivant (issu de la
photosynthèse dans un cycle immédiatement reproductible, c’est la problématique
de l’empreinte écologique), et ceux du carbone mort ou fossile. Ce sujet est
abondamment développé par ailleurs même s’il n’est pas toujours correctement
synthétisé, notamment lorsqu’il est fait référence à l’effet de serre. Toujours
est-il que nous vivons dans une sorte de « standard carbone » sans que nous en
ayons les institutions régulatrices. C’est particulièrement vrai du SMI
(système monétaire international) qui organise les rapports entres les systèmes
monétaires et les systèmes financiers nationaux. La crise de 1929 représente à
mes yeux la première crise du développement durable dans la mesure où il
s’agissait bien de l’incapacité du système économique et financier à décliner
les arbitrages entre la préférence pour la liquidité présente et les
investissements anticipateurs des capacités futures de production et de
consommation. Cela déboucha, après le prurit de la guerre mondiale, sur une
réforme du SMI, notamment à travers les accords de Bretton-Woods qui vit le
triomphe des idées J.M. Keynes pour qui les « agendas » politiques étaient
également centraux.
Un SMI est caractérisé par le régime fixe ou flottant
des changes, les liquidités internationales et le traitement des situations
d’illiquidités au niveau des pays et des régions. Il est impossible d’avoir
simultanément une autonomie de la politique monétaire, des changes fixes ou
stables et la liberté de circulation des capitaux. Toutes les figures de ce
triangle ont été tentées. Depuis 1976, nous vivons en combinant la liberté de
circulation et l’autonomie monétaire. Or, le régime des changes n’est flottant
qu’entre le dollar, l’euro et le yen. Il n’est qu’ajustable pour les pays qui
possèdent les contreparties les plus flottantes de la monnaie carbone. Cette
contradiction est au coeur des crises actuelles. Elle permet toutes les
spéculations qui caractérisent les soubresauts actuels de la sphère financière
internationale. Mon analyse est que les problèmes d’ajustement entre l’Euro, le
Dollar, le dollar et la monnaie chinoise par exemple sont également l’expression
d’une non prise en compte correcte de la monnaie carbone implicite et d’une
absence totale de régulation globale de cette monnaie carbone qu’il ne faut
d’ailleurs pas assimiler aux seuls pétro dollars. Quant aux liquidités
internationales qui découlent assez largement de la monnaie carbone de fait,
elles sont toutes exprimées en dollar et créées de façon privée (seigneurage)
même si les autres monnaies de réserve (euro et yen) tentent de le concurrencer
sur ce terrain, mais avec les problèmes spéculatifs que l’on connaît. Pour les
situations d’illiquidités, il n’y a rien si ce n’est le FMI et les banques
centrales avec les problèmes largement débattus qu’on ne développera pas ici et
qui remettent en cause un part du fonctionnement de ces institutions. Le
message est donc qu’avant toute négociation sur le post Kyoto ou plan Marschall
du Développement Durable, dont il n’est d’ailleurs pas certain que veuillent
tous les pays auxquels il serait destiné, il est nécessaire de repenser
l’architecture du SMI pour y intégrer la valeur d’un équivalent carbone, carbone
qu’il est nécessaire de réguler (« fine tuning » à court terme et stabilisation
à moyen et long terme) comme arbitre médiateur entre la croissance et la
préservation de l’écologie globale à l’instar du taux directeur par exemple dans
le fonctionnement des banques centrales tel qu’il est issu des réformes
monétaires d’après-guerre.
Ce « Bretton Woods du carbone », outre la discussion de
ces objectifs, pourrait également décider la création d’une banque mondiale du
carbone avec pouvoir d’intervention sur les marchés concernés. Dans ses actifs,
elles pourraient incorporer le produit des taxes extérieures sur le carbone, la
capitalisation des réserves fossiles actuellement sans propriétaires (fonds
marins profonds, réserves de l’arctique, etc.) et le produit des compensations
carbone (volontaires, capitalisés ou d’autres types) qui, actuellement,
n’offrent pas de garanties suffisantes malgré les chartes multiples comme celle
qu’a proposée la Caisse des Dépôts. Les patrimoines forestiers utiles au
maintien du carbone fixé dans les pays en développement qu’il est envisagé de
rémunérer dans les discussions commencées à Bali, pourraient entrer dans ce
schéma. Intervenir consiste à acheter des réserves, à les transformer en
certificats monétaires que les banques centrales devraient posséder en quotités
suffisantes pour avoir droit de faire fluctuer leurs monnaies à l’instar des
monnaies de réserve qui ainsi auraient toutes un lien partiel avec la monnaie
carbone et ses équivalents.
En effet, il est indispensable de fédérer les efforts nationaux dans un
système monétaire international rénové. Une telle architecture est indispensable
pour fournir un cadre de référence stable et homogène à la nécessaire innovation
financière et bancaire en matière de monnaie carbone, faute de quoi le risque
est de voir émerger une double monnaie, un double affichage et des systèmes
complexes comme des mix quotas-taxes qu’il deviendra de plus en plus difficile
d’ajuster entre pays si ce n’est par des négociations qui ne garantiraient pas
la durabilité du système. C’est le cas par exemple des PNAQ (Plans nationaux
d’Allocation des Quotas) qui se comportent comme un serpent monétaire et dont
l’équilibre n’a aucune raison a priori de converger vers un prix réel du
carbone. C’est le cas également des nouvelles mesures proposées dans le «
post-Kyoto » tel qu’il est le plus souvent envisagé. Le protocole de Kyoto, y compris pour la
période finale (2009-2012), ne couvre qu’à peine le tiers des émissions qu’il
faudrait réguler et ses objectifs sont insuffisants. Il n’est pas réaliste
d’imaginer un post Kyoto où les monnaies continueraient de jouer à contre sens
de la réalité des efforts demandés à chacun des pays, quel que soit sa situation
actuelle, très développé, émergent ou PMA.
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