A LA POSTE, LE DEVELOPPEMENT DURABLE EST ASSUREMENT FACTEUR D'INNOVATION

Patrick WIDLOECHER
Directeur du développement durable du groupe La Poste
Administrateur du Comité 21

 


       Lors de son arrivée à la tête de La Poste il y a cinq ans, Jean-Paul Bailly a créé une direction du développement durable pour le Groupe. Rapidement dotée d'une stratégie de développement durable, d'une organisation et d'un plan d'actions afférent, La Poste est passée rapidement d'une démarche empirique à une démarche organisée. Aujourd'hui, La Poste, c'était le sujet majeur du Conseil d'Administration du 8 novembre 2007, a décidé de faire du développement durable, appelé pour l'occasion " développement responsable ", le fil rouge de son projet stratégique " Performance & Confiance " pour la période 2008-2012.
Dès les débuts du développement durable à La Poste sous sa forme organisée, celui-ci a été positionné comme étant avant tout un véritable de levier de performance pour l'entreprise : " Le développement durable à La Poste : pour une meilleure efficacité économique ". Pourquoi affirmions-nous cela à l'époque et le confirmons-nous aujourd'hui ? Parce que nous pensons que le développement durable est un réel facteur de compétitivité pour La Poste. Il est d'abord facteur de réduction des coûts. Il peut être parfois créateur de recettes nouvelles, très souvent de motivation pour les personnels et de consensus en interne. Il rapproche La Poste des territoires et permet d'anticiper les risques qu'ils soient environnementaux, sociaux, juridiques, financiers ou d'image. Le développement durable est aussi pour La Poste de plus en plus un atout concurrentiel pour le business et le recrutement, notamment de jeunes diplômés. Enfin, et c'est le thème de cet atelier, il est assurément un facteur d'innovation.
Quand on interroge les postiers et les postières sur le développement durable (1), 89% d'entre eux estiment que " le développement durable favorise l'innovation à La Poste ". 50% répondent certainement et 39% probablement. Quand on " zoome " sur les cadres supérieurs, le pourcentage de " certainement " monte à 65% pour un total de " certainement " plus " probablement " de…97% ! Ce dernier total est même très légèrement supérieur aux 97% qui pensent que le développement durable va améliorer l'image de La Poste. Parmi les six items proposés dans ce sondage comme pouvant être conséquents à la mise en oeuvre d'une politique de développement durable au sein de La Poste, l'innovation arrive en tête. Cette très large approbation des liens positifs entre développement durable et innovation s'est construite sur des faits objectifs.
Réinventer l'entreprise
Le développement durable est moins un changement technique qu'un changement de comportement. Concrètement, cela signifie par exemple que lorsque je suis un manager et que j'élabore un projet ou prend une décision, j'intègre son impact négatif éventuel sur l'environnement, le social/sociétal et l'économique, soit les trois piliers du développement durable. Et si de besoin, je modifie mon projet, ma décision, de façon à ce qu'elle impacte négativement le moins possible, mieux, pas du tout, les trois piliers en question. En quelque sorte, avec ce type de posture, on réinvente les modes de fonctionnement de l'entreprise. En clair, le développement durable est déjà un facteur d'innovation dans le fonctionnement et l'organisation de l'entreprise, voire par conséquence dans les rapports sociaux au travail.
Prenons maintenant l'exemple de l'action menée par La Poste pour réduire ses émissions de CO2 " transports ". La Poste, pour acheminer et distribuer courrier, colis et express, utilise environ 50 000 véhicules à moteur, une bonne vingtaine d'avions et quelques TGV postaux mais ces derniers sont peu polluants en utilisation. Pour réduire sensiblement les émissions de CO2 de ses moyens de transport, La Poste a du développer ces dernières années tout un programme de R&D.
Pour les avions, cette R&D a débouché sur la mise en place d'un logiciel spécifique d'aide aux phases de décollage et d'atterrissage, soit les phases les plus consommatrices de carburant, de façon à ajuster le mieux possible le carburant utilisé. Cette innovation a permis d'économiser 5 à 10% de carburant selon les avions.
Pour les camions, on a supprimé pour le transport des colis l'utilisation des conteneurs. Nous sommes revenus au chargement en vrac. De cette façon, on a pu mettre trois fois plus de colis dans les camions. Et deux fois moins de camions sur les routes car malheureusement ça ne peut être homothétique. Comme nous ne voulions pas retourner à la lampe à huile, c'est-à-dire charger et décharger les colis à la main, nous avons inventé avec le concours d'un industriel un plancher de camion amovible qui, combiné à un tapis roulant extérieur, supprime l'intervention manuelle sauf celle qui consiste à appuyer sur un ou deux boutons pour mettre en marche les mécanismes.
Pour les camions transportant du courrier, la mise en place d'un deuxième pont intermédiaire à mi-hauteur est développé pour optimiser les chargements. Nous envisageons ainsi de presque doubler le volume de courrier chargé dans chaque camion et donc de diminuer sensiblement leur nombre sur les routes.
Formation de nos conducteurs à l'éco conduite. Elle permet de réduire en moyenne de 7% les consommations de carburant et d'autant les émissions de CO2. Comme aucune structure de formation externe n'était capable de former en trois ans 60 000 conducteurs, nous avons acheté sur le marché une licence de formation à l'éco conduite, embauché des formateurs et formés nous-mêmes d'autres formateurs internes. Ainsi, fin 2009, tous les postiers et les postières en situation de conduire un véhicule de La Poste pendant leur travail seront formés. Cette formation leur servira aussi à faire baisser dans leur vie privée la consommation de leur véhicule personnel. Coup double.
Obligé d'acheter chinois ?
Enfin, la recherche et l'innovation pour remplacer progressivement nos véhicules thermiques par des véhicules propres en utilisation. En octobre 2004, La Poste signait dans le cadre du Prédit, et avec le soutien de l'Ademe, un accord de R&D avec le groupe Dassault via le Cereveh (centre d'études et de recherches sur les véhicules électriques et hybrides) pour un véhicule électrique de nouvelle génération fonctionnant avec des batteries lithium-ion. Un an plus tard exactement, les efforts conjoints des collaborateurs de La Poste et de ceux de l'industriel en question aboutissaient à la mise en service au Centre de distribution du courrier de Paris Magenta dans le 10ème arrondissement d'un véhicule électrique de nouvelle génération pour distribuer le courrier. Sept autres prototypes allaient intégrer les services de La Poste dans les mois qui suivirent. Très satisfaits des performances et de la fiabilité de ce nouveau véhicule après un an et demi de tests en situation réelle (vrai courrier, vraies tournées de distribution, vrais facteurs), La Poste lançait un appel d'offres européen pour acquérir 500 véhicules électriques en 2008 et 10 500 les trois années suivantes. Ces véhicules disposent d'une autonomie de 200 km (100 en usage postal avec 250 à 300 arrêts et redémarrages pendant une tournée de distribution), d'une vitesse maximum (mais non nécessaire) de 130km/h. Ainsi, nous allons peut-être assister au véritable démarrage du véhicule électrique en France, voire au-delà de nos frontières.
Sur les véhicules électriques, la balle est maintenant dans le camp des industriels et des gestionnaires de flottes de véhicules d'entreprises, voire des pouvoirs publics. Si l'appel d'offres de La Poste a bien créé un certain " émoi " du côté des entreprises qui pourraient être concernées, c'est encore l'attentisme qui prévaut à ce jour. Or, La Poste ne veut pas, ne peut pas, prendre toute seule le risque industriel. Son métier c'est d'acheminer et de distribuer le courrier, pas de financer toute seule, donc de construire toute seule, des voitures…C'est pourquoi nous souhaitons la création d'une structure qui rassemble les entreprises disposant de flottes conséquentes de véhicules et intéressées de se doter de véhicules électriques. En regroupant les demandes, cette structure donnerait de la consistance au marché et pèserait de fait positivement sur la motivation et l'offre des industriels.
A Shanghaï, au dernier challenge Bibendum qui a réuni près de 2000 professionnels de l'automobile (industriels, gestionnaires de flottes, chercheurs, journalistes spécialisés,etc.), la teneur générale des propos tenus dans les plénières rapportait qu'en 2015, ce sont les véhicules électriques (purs, hybrides ou hybrides rechargeables) qui domineraient le marché en attendant pour un peu plus tard les véhicules fonctionnant avec des piles à combustibles et à l'hydrogène. Alors que la Chine a ouvert plusieurs centaines d'unités de recherche sur les technologies de la motorisation électrique (batteries, moteurs,…), l'enjeu aujourd'hui est clair : où les industriels français, avec le soutien des pouvoirs publics, s'y mettent sérieusement et rapidement ou alors, dans trois ou quatre ans, on achètera des véhicules électriques ou hybrides aux Chinois. Quand on sait que l'industrie automobile en France fait travailler plus d'un million de personnes, sous-traitants compris, on anticipe les dégâts d'un attentisme qui n'a déjà que trop duré.
Pour en revenir à La Poste, secteur " transports ", si l'on ajoute à ce programme véhicules électriques, les 1000 vélos à assistance électrique conçus en partenariat avec l'industriel Cycleurop et achetés en 2007, les quads électriques testés actuellement avec Matra et pour lesquels La Poste pourrait prochainement lancer un appel d'offres de quelques milliers d'exemplaires, sans compter les chariots électriques de Chronopost International en service dans les plus grandes villes de France et qui " scotchent " les camions de cette filiale en lisière des centres-villes, si l'on prend en compte toutes ces innovations récentes poussées par le développement durable, on comprend mieux pourquoi les postiers et les postières, dans leur très grande majorité, estiment que le développement durable est d'abord facteur d'innovation. Et ce n'est pas l'ouverture récente d'un dossier pour étudier la construction de dirigeables de nouvelle génération par le Conseil régional d'Ile-de-France et auquel La Poste est intéressée, qui infirmera la position du personnel de La Poste.

 

(1) sondage Motivaction, à partir d'un échantillon représentatif de 1000 agents et cadres de La Poste interrogés par téléphone à leur domicile en mai 2007